Samuel champlain

By Jean Baptiste Caouette

Written 1892-01-01 - 1892-01-01

Stadaconé trônait dans sa majesté vierge

Au-dessus des flots bleus que roulaient sur la berge

Avec un bruissement clair.

A travers les réseaux de la vigne embaumée

L'indigène vivait dans sa hutte enfumée,

Libre comme l'oiseau de l'air.

Sur l'immense plateau couronné de verdure,

Les linotte mêlaient leur gracieux murmure,

Aux suaves rumeurs des eaux.

Rien ne troublait alors l'harmonie enivrante

Que l'onde, les rameaux et la brise odorante

Versaient à la voix des échos.

Maintes fleurs au soleil entr'ouvraient leurs corolles

Où les abeilles d'or, inconstantes et folles,

Cueillaient le miel délicieux.

Stadaconé semblait tressaillir d'allégresse,

Et de chaque taillis un chant rempli d'ivresse

Montait avec l'arôme aux cieux.

Mais soudain des clameurs mystérieuses, vagues,

Ayant l'air de surgir des profondeurs des vagues,

Interrompent ce doux concert ;

Un long serpent de feu court à travers l'espace,

Et la voix du canon ‒ à la brise qui passe ‒

Lance un rugissement d'enfer !

Un sauvage, à ce bruit, de son wigwam se sauve,

Croisant dans la forêt plus d'une bête fauve

Prise d'un fol effarement ;

Mais bientôt il s'arrête au bord d'une clairière,

Et sur le fleuve voit une souple voilière

Mouiller l'ancre à l'abri du vent.

Un homme jeune encore, à la vaillante allure,

Portant moustache noire et longue chevelure,

S'élance sur le sable roux.

L'indigène, charmé par le noble visage

De celui qui paraît le chef de l'équipage,

Va se jeter à ses genoux.

Quel est donc l'inconnu qui vient fouler ces grèves

Que l'enfant des forêts ‒ voyant s'enfuir ses rêves ‒

Dispute aux blancs en souverain ?

Sauvage, incline-toi devant ce nouveau père

Qui rendra ton pays civilisé, prospère !

Incline-toi devant Champlain !

Il vient, au nom du roi qui règne sur la France,

Dissiper les erreurs, le vice et l'ignorance

Dans les cœurs naïfs ou pervers,

Fonder en Amérique une humble colonie

De la France éclairant par son vaste génie

Tous les peuples de l'univers !

Levant de l'avenir un coin du voile sombre,

Il voit des ennemis le combattre dans l'ombre

Comme des tigres enragés ;

Mais sa foi, ses vertus, son esprit, sa prudence,

Le feront triompher, avec la Providence,

Des ennemis et des dangers.

Après avoir gravi le rocher gigantesque

Et contemplé longtemps le table pittoresque

Qui s'offre à ses regards ravis,

Il regagne les flots du beau fleuve qu'il aime,

Et, tout près de ses bords, il travaille lui-même

A bâtir le premier logis.

Champlain vient de jeter les bases de la ville

Où fleurira bientôt la grande loi civile

A côté de la loi de Dieu.

Il apprend que du Val, un Français malhonnête,

Conspire contre lui : du Val meurt, et sa tête

Sanglante, est mise au bout d'un pieu !

Il est sévère, soit ! mais juste et charitable ;

Sa bourse, son cœur d'or, son logis et sa table

S'ouvrent à tous les malheureux.

Et les chefs des tribus algonquine et huronne,

Touchés de ses bienfaits, posent une couronne

Sur son front noble et radieux !

Cet humble hommage émeut son âme magnanime

Et l'attache encor plus à la charge sublime

Qu'il tient de son seigneur et roi ;

Car puisque dans ces cœurs il a déjà fait naître

Un peu de gratitude, il y fera peut-être

Briller les rayons de la foi.

Il leur enseigne à tous l'art de l'agriculture,

Et, vrai Cincinnatus, commence une culture

Que dieu couronne de succès.

C'est lui qui, le premier, arrache à cette plage

Le secret de donner au blanc comme au sauvage

Le pain, ce levier du progrès !

Mais l'illustre Français ne voit pas tout en rose ;

Son front serein naguère est maintenant morose :

Il pleure sur le sort des siens.

Ah ! c'est que, par delà les monts et les rivières,

Habite une autre race, aux instincts sanguinaires,

Qui l'outrage et pille ses biens !

C'est la race iroquoise, avide et dominante,

Qui veut anéantir cette ville naissante

Et régner sur tout le pays.

Elle hait les Hurons et les visages pâles

Et caresse l'espoir d'ouïr leur derniers râles

Et de mordre à leurs flancs roussis !

Champlain s'efforce encor d'apaiser les colères

Des Algonquins qu'il a traités comme des frères.

Mais à sa voix nul n'est soumis.

Les Iroquois d'ailleurs ‒ véritables colosses ‒

S'avancent, l'arme au poing, l'œil et les traits féroces

Pour attaquer leurs ennemis.

Un chasseur, survenant, confirme la nouvelle

que deux cents Iroquois, pris d'une ardeur nouvelle,

Viennent pour un combat prochain.

« Alors, répond Champlain, puisqu'ils veulent la guerre,

« Et, par orgueil, rougir de leur sang cette terre,

« Ils seront exaucés demain ! »

Le soir, notre héros, entouré de ses braves

Qui n'ont jamais connu la honte des entraves,

Marche au devant des Iroquois.

Il les rejoint à l'aube, au milieu de leur danse,

Aux bords du lac Champlain. ‒ Assoiffés de vengeance.

Les Hurons vident leurs carquois.

Le soleil, qui se lève, embrase la ramée

Où se tiennent Champlain et sa modeste armée

Un ennemi vient de les voir ;

C'est un chef que distingue un panache de plumes,

Et son accoutrement diffère ses costumes

Des autres monstres à l'œil noir.

Levant son arme, il dit, d'une voix sombre et dure :

« A tous ces gueux il faut ôter la chevelure,

« Et la faire flotter aux vents ! »

Champlain, sortant du bois, au premier rang se place,

Et, d'un coup d'arquebuse, en abat trois sur place,

Le chef et ses premiers suivants !

Ce coup fameux inspire aux Iroquois la crainte ;

Ils luttent chaudement, mais leur bravoure est feinte :

La frayeur se lit dans leurs yeux !

Ils reculent bientôt en cohorte confuse,

Épouvantés qu'ils sont par les coups d'arquebuse

Que Champlain décharge sur eux !

Voyez-les déguerpir, ces guerriers si terribles

Qui devaient déchirer de leurs ongles horribles

Les cadavres de leurs rivaux !

Ils sont lâches, c'est vrai, mais ‒ tigres indomptables ‒

Ils voudront assouvir leurs haines implacables

Contre Champlain et ses héros.

Les ans passent. Champlain quitte la colonie

Pour aller demander à la France bénie

Les soldats de la vérité.

Car ce n'est pas, dit-il par la poudre et les balles

Qu'on pourra subjuguer ces bandes cannibales :

Du prêtre il faut la charité !

Il revient au printemps, le cœur rempli de joie,

Avec de fiers colons que la patrie envoie

Escortés de religieux.

A sa charge il pourra se livrer sans relâche,

Laissant aux récollets la grande et sainte tâche

De gagner des âmes aux cieux !

Il fonde, il établit de florissants villages

Où naguère émergeaient des bourgades sauvages

Couvertes d'un maigre gazon ;

A la brise aujourd'hui le blé d'or s'y balance,

Promettant au colon la joie et l'abondance

Pour les jours de l'âpre saison.

Il instruit l'ignorant, soulage l'infortune

Fait voir aux ennemis l'horreur de la rancune

Et prêche la fraternité ;

Il soutient des combats qui le couvrent de gloire,

Et pose les jalons d'une héroïque histoire

Qu'il lègue à la postérité !

Québec n'est plus ce roc à l'aspect morne et sombre

Où venaient autrefois se reposer à l'ombre

Le chevreuil, la biche et l'élan.

La vigne et le noyer sont tombés sous la hache

La nature a jeté son large et vert panache

Pour se couvrir du drapeau blanc !

L'harmonie et l'amour ne sont plus dans les branches

Où l'oiseau se cachait, mais dans les maisons blanches

Pleines d'enfants frais et mignons.

Là vit de ses sueurs un petit peuple brave

Qui peut déjà répondre à l'Anglais qui le brave :

« J'attends l'effet de vos canons ! »

Un peuple de héros à la trempe athlétique,

A l'âme généreuse, au cœur patriotique,

Luttant pour la France et ses droits :

Un peuple qui bénit du prêtre l'influence

Et coule sur ce sol une heureuse existence

A l'ombre sainte de la croix !…

C'est ton œuvre, Champlain, ô gouverneur illustre !

C'est toi qui fis grandir, en lui donnant ton lustre,

Ce peuple honnête et vigoureux ;

C'est toi qui le soutins aux heures de l'épreuve ;

C'est toi qui l'attachas aux rives de ce fleuve ;

C'est toi qui le rendis heureux !

Un quart de siècle et plus, tu manias sans trêve

La charrue ou l'outil, la parole ou le glaive

Pour assurer son avenir.

Et quand la mort parut au seuil de ta demeure, ‒

Où le peuple assemblé pleurait ta dernière heure, ‒

Sans trembler tu la vis venir !

Bien des ans ont passé depuis que ta grande âme

S'est envolée aux cieux, et la patrie acclame

Ton nom toujours retentissant.

Vois ‒ grain de sénevé que tu jetas en terre ‒

Ces millions de cœurs te proclament leur père

De ce pays libre et puissant !

Ils rêvaient d'ériger sur le haut promontoire

Où ton astre brillant se coucha dans sa gloire,

Un bronze digne de renom ;

Et ce rêve aujourd'hui, Champlain, se réalise :

Le peuple de Québec de zèle rivalise

Pour immortaliser ton nom.