Sanculottide

By Pétrus Borel

Written 1832-01-01 - 1832-01-01

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,

Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !

Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,

Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Je suis content de toi, tu comprends bien mon âme,

Tu guettes ses désirs ; quand mon bras assassin

Te pousse, en l'air traçant une courbe de flamme,

Tu vas à la victime et lui cribles le sein.

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,

Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !

Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,

Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Aujourd'hui, ta vengeance est nourrie ; une proie

A roulé devant toi sur la place… est-ce pas ?

C'est bonheur de frapper un tyran ? et, de joie

Crier entre ses os, d'y clouer le trépas !

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,

Dors ! bercé dans ma main, patriote trésor !

Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,

Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

La mort d'un oppresseur, va, ne peut être un crime :

On m'enchaîna petit, grand j'ai rompu mes fers.

Le peuple a son réveil ; malheur à qui l'opprime !

Il mesure sa haine au joug, aux maux soufferts.

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,

Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !

Tu dois être bien las ! sur toi le sang ruissèle,

Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Tiens ! vois-tu ce bonnet penché sur ma crinière ?

Dans le sang d'un espion trois fois je l'ai jeté :

Sa pourpre me sourit ; qu'il soit notre bannière !

Qu'il soit le casque saint de notre Déité !

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,

Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !

Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,

Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Suspendue à mon flanc, bien aimée estocade,

Toujours tu sonneras… je baise ton acier !

Et, d'opimes joyaux, même dans la décade,

Couverte tu seras comme un riche coursier.

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,

Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !

Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,

Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !