Satan en colère

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Satan, criant miséricorde,

Appela d'abord au secours

En voyant s'augmenter la horde

Qui, grâce à nous, chez lui déborde,

Si bien que ses grils sont trop courts !

Ensuite, il nous fit ce discours :

Faut-il donc que je vous proscrive,

Mortels que jadis j'attrapais !

C'est effrayant ce qu'il m'arrive

De gens sur l'infernale rive,

Tassés, pressés en rangs épais,

Depuis que vous êtes en paix !

Vous le savez, comme j'imite

Les fables des temps primitifs,

Les damnés, — on connaît ce mythe,

Cuisent chez moi, dans la marmite

Que j'ai prise dans les motifs

Des vieux poëtes inventifs.

Et, lorsque de rire je pouffe,

Malheur à qui touche à ce pot !

Mais, — voici le comique bouffe !

Dans mon pot-au-feu l'on étouffe

Depuis que votre chassepot

A fait l'ancien fusil capot !

On n'y peut plus tenir à l'aise,

Depuis que vos engins hideux,

Fusils Bonnin et fusils Dreyse,

Font rouler jusqu'à ma fournaise

Un tas de passants hasardeux,

Qui tombent là, coupés en deux !

Grâce enfin pour ma casserole !

Chacun de vous est le Colomb

D'une nouvelle arme à virole ;

Vous vous foudroyez au pétrole

Avec infiniment d'aplomb :

C'est une débauche de plomb !

Eh ! quoi, Dumanets sans vergogne,

Croyez-vous que nous ricanons,

Quand là-haut votre clairon grogne,

En voyant la folle besogne

Que me préparent vos canons,

Dont je ne retiens pas les noms !

On prétend que j'emmagasine

Tout ce que détruira le fer !

Dis, si tu veux, que je lésine,

Tas de fous ! mais, dans ma cuisine

Où flambe un feu joyeux et clair,

Je n'ai plus de place en enfer !

J'étais gai comme Diogène ;

J'engraissais comme un alderman !

Vais-je, pour qu'on me morigène,

Exproprier ce qui me gêne,

Comme votre baron Haussmann,

Moi bon vivant et gentleman !

Ah ! tu t'égorges, saltimbanque,

Genre humain encore au maillot !

Toujours des morts ! — La place manque ;

S'il en vient un, je vous le flanque

(Fût-il juif, turc ou parpaillot)

Dans le paradis de Veuillot !

Là, vêtu d'une simple écharpe,

Jusqu'à l'éternité sans fin,

Ainsi qu'au concert Contrescarpe,

Il entendra des airs de harpe

Grattés par ce doux Séraphin,

Et s'il s'amuse, il sera fin !

Mais, pauvre ver, pour deux aurores,

Vis tranquille sur ton mûrier !

Pourquoi faut-il que tu t'abhorres,

Frêle insecte, et que tu dévores,

En croyant mâcher du laurier,

Tout le plomb que vend l'armurier !