Satire

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Le Florentin

Montre à la fin

Ce qu'il sait faire :

Il ressemble à ces loups qu'on nourrit, et fait bien ;

Car un loup doit toujours garder son caractère,

Comme un mouton garde le sien.

J'en étois averti ; l'on me dit : Prenez garde ;

Quiconque s'associe avec lui, se hasarde ;

Vous ne connoissez pas encor le Florentin ;

C'est un paillard, c'est un mâtin

Qui tout dévore,

Happe tout, serre tout : il a triple gosier.

Donnez-lui, fourrez-lui, le glout demande encore :

Le roi même aurait peine à le rassasier.

Malgré tous ces avis, il me fit travailler.

Le paillard s'en vint réveiller

Un enfant des neuf Sœurs ; enfant à barbe grise,

Qui ne devoit en nulle guise

Être dupe ; il le fut, et le sera toujours.

Je me sens né pour être en butte aux méchants tours.

Vienne encore un trompeur, je ne tarderai guère.

Celui-ci me dit : Veux-tu faire,

Presto, presto, quelque opéra,

Mais bon ? ta muse répondra

Du succès par-devant notaire.

Voici comment il nous faudra

Partager le gain de l'affaire.

Nous en ferons deux lots, l'argent et les chansons

L'argent pour moi, pour toi les sons ;

Tu t'entendras chanter, je prendrai les testons ;

Volontiers je paie en gambades.

J'ai huit ou dix trivelinades

Que je sais sur mon doigt ; cela joint à l'honneur

De travailler pour moi, te voilà grand seigneur.

Peut-être n'est-ce pas tout à fait sa harangue ;

Mais, s'il n'eut ces mots sur la langue,

Il les eut dans le cœur. Il me persuada ;

À tort, à droit me demanda

Du doux, du tendre, et semblables sornettes,

Petits mots, jargons d'amourettes

Confits au miel ; bref il m'enquinauda.

Je n'épargnai ni soins ni peines

Pour venir à son but et pour le contenter :

Mes amis dévoient m'assister ;

J'eusse, en cas de besoin, disposé de leurs veines.

Des amis ! disoit le glouton,

En a-t-on ?

Ces gens te tromperont, ôteront tout le bon,

Mettront du mauvais en la place.

Tel est l'esprit du Florentin :

Soupçonneux, tremblant, incertain,

Jamais assez sûr de son gain,

Quoi que l'on dise ou que l'on fasse.

Je lui rendis en vain sa parole cent fois ;

Le Bougre avoit juré de m'amuser six mois.

Il s'est trompé de deux ; mes amis, de leur grâce,

Me les ont épargnés, l'envoyant où je croi

Qu'il va bien sans eux et sans moi.

Voilà l'histoire en gros : le détail a des suites

Qui valent bien d'être déduites ;

Mais j'en aurais pour tout un an ;

Et je ressemblerais à l'homme de Florence,

Homme long à conter, s'il en est un en France.

Chacun voudrait qu'il fût dans le sein d'Abraham.

Son architecte, et son libraire,

Et son voisin, et son compère,

Et son beau-père,

Sa femme, et ses enfants, et tout le genre humain,

Petits et grands, dans leurs prières,

Disent le soir et le matin :

Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières,

Délivrez-nous du Florentin.