Sedan
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
La bataille a duré trois mortelles journées.
Le sol est parsemé d’armes abandonnées,
De casques, de képis sanglants.
Les cadavres en tas s’élèvent dans la plaine ;
Le Français expiré serrant son arme vaine,
Menace encore les Allemands.
Là, ce sont des affûts brisés par la mitraille,
Des caissons, des boulets ; là, des pans de muraille
Troués ainsi que des haillons.
Par là des cavaliers ont passé par nuées ;
Leurs troupes par la mort en vain diminuées
Chargeaient ici les bataillons.
En braves ils son morts, au trépas faisant face,
Raillant les biscaïens qui trouaient leur cuirasse
Et faussaient leur casque d’acier.
Un blessé çà et là un instant se redresse,
Au ciel levant les mains en signe de détresse ;
Plus loin meurt un pauvre coursier.
Empereur, que fais-tu, pendant que ton armée,
Comme l’or d’un prodigue, à terre, est là semée,
A Sedan, au sein des sillons ?
Songes-tu que la France, en son courroux bien juste,
Demain va s’écrier, comme autrefois Auguste :
« — Varus, rends-moi mes légions !
Rends-moi mon maréchal sans reproche et sans crainte,
Qui maudissait son sort, et subissait sans plainte
Tes plans absurdes de combat !
Rends-moi mes vieux dragons, faces échevelées,
Mes hussards qui passaient au milieu des mêlées
Comme la foudre qui s’abat !
Varus, Varus, rends-moi mes régiments d’Afrique,
Mes zouaves, mes turcos, dont l’élan frénétique
Enlevait si bien les canons ;
Mes héros échappées aux neiges de Crimée,
Au soleil du Mexique ! oh ! rends-moi mon armée !
Varus, rends-moi mes légions ! »
Mais le voilà !… c’est lui !… bercé dans sa berline,
Il s’étend mollement ; et sa tête s’incline,
L’œil terne et le cigare aux dents.
Les cent-gardes géants, ces soldats de parade,
Accompagnent encore sa triste promenade,
Comme en ses jours les plus brillants.
Voyez-vous les chevaux courir comme la foudre ?
Qu’importent les mourants qui gisent dans la poudre
Et les cadavres en monceau !
Les morts ne sauront point, au sein de la poussière,
Rouvrir, sous les chevaux qui les broient, leur paupière ;
et les blessés mourront bientôt !
Ils vont !… Mais les chevaux sont glacées d’épouvante :
Ils ont vu d’un coursier la blessure béante,
D’où le sang coulait à bouillons.
Qu’importe !… il faut passer… — Ce blessé se relève
Et son poing menaçant vers l’empereur s’élève… ,
Qu’importe !… Fouettez, postillons !…
Quoi ! c’est un empereur, en empereur de France !
Vit-on tant d’impudeur et tant d’’indifférence
Chez nos plus mauvais souverains ?
De cent mille soldats les uns sont mort en braves ;
Les autres sont vendus, comme on vend des esclaves,
O Bonaparte, par tes mains.
Bonaparte, oh ! dis-moi… , ce n’était point la peine
De te servir du nom d’un si grand capitaine
Pour nous tromper sur ton néant ;
D’associer ta honte à son nom dans l’histoire,
Et de te cramponner, parasite à sa gloire,
Comme un lierre au chêne géant.
Ah ! que n’est-tu resté dans la libre Angleterre,
Au lieu de profiter de nos jours de colère,
Pour couronner aussi ton front ;
Pour tailler sans trembler ta pourpre impériale
Dans le large manteau dont sa main colossale
Couvrait le monde sans façon ?
Ah ! que n’as-tu laissé dans notre panoplie
Sa gigantesque épée aux combats anoblie,
Au lieu de t’en ceindre les reins !
Tu devais bien savoir qu’au jour de la bataille,
Trop longue elle serait pour ta petite taille
Et qu’elle te choirait des mains.
Tous les Grecs ne pouvaient bander l’arme d’Ulysse ;
C’était, Napoléon, un exemple propice
Pour calmer ton ambition.
Le casque du guerrier est trop lourd pour l’enfance ;
Elle peut se blesser en soulevant sa lance :
Hercule est une exception.
Le bouffon qui voudra jouer la tragédie,
En fera, je suis sûr, toujours la parodie
Avec un debout orageux.
Puisqu’il chaussait hier le brodequin comique,
Il doit trouver trop grand le cotture tragique :
Sur la scène il sera boiteux.
Bonaparte, oh ! dis-moi… , malgré ton impudence,
Ne crains-tu point qu’un jour l’Hercule de la France
Ne vienne, un éclair dans les yeux,
Te reprocher d’avoir volé son héritage ;
D’avoir traîné son glaive en ce lieu de carnage,
et terni son nom glorieux ?
Ne crains-tu point de dire, un jour, baissant la tête,
Comme un frêle roseau brisé par la tempête :
« Sire, daignez me pardonner :
« Oui, mon ambition me rendit bien coupable ;
« Oh ! cesser de froncer ce sourcil redoutable !
« Ne veuillez point me condamner !
« Ce n’était point pour moi qu’autrefois votre épée
« En traits rouges gravait l’incroyable épopée
« De tant de gloire et de revers ;
« Qu’en Égypte, passant comme les vents humides
« Vous évoquiez du sein des vieilles pyramides
« Les siècles du vieil univers.
« Ce n’était point pour moi que votre humeur guerrière
« De Naples au Kremlin promenait l’aigle fière
« Avec Lannes et Masséna ;
« Ce n’était point pour voir cette affreuse mêlée
« Qui souille de Sedan la fatale vallée,
« Que vous avez fait Iéna. »
Ton expiation, prince, sera complète :
Plus bas, plus bas encor tu baisseras la tête
Devant l’Empereur, à genoux.
En vain tu tenteras de fléchir sa colère.
Mais lui, te repoussant du pied dans la poussière
T’Accablera de son courroux.