Sedan ter

By Jean Morlaix

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Je chante ce héros dont Hortense fut mère,

Mais dont, — pas même lui, — nul ne connait le père :

Ce héros qui, rempli' d'astuce, ayant eu l'art

De suborner un aigle, avec un peu de lard,

Ratapoils et Chauvins, avec beaucoup d'absinthe,

Et — Dieu sait avec quoi ! — la Providence sainte ;

Au Monde rendit l'Ordre hormis dans les budgets ;

Aux Rois — la casse à part — l'amour de leurs sujets ;

A la Religion, Veuillot ; à la Famille,

Mazas pour le garçon et Bullier pour la fille ;

A la Propriété, l'impôt et l'emprunt ; bref,

Aux Prussiens, son bâton de général en chef ;

Et régna sur la France, ivre des fortes bottes,

Et par droit de conquête, et par droit de ribottes.

O Muses ! dans mon vol daignez me diriger :

Vous d'abord, Montijo ! vous après, Bellanger !

— Sexe charmant à qui nous avons dû Devienne…

Que voulez-vous, si vous ne l'aidez, que devienne

Un troubadour, fût-il fort comme Belmontét ?

N'est-ce pas grâce à vous que Liégeard chantait,

Que David inventait Topana, que Fidèle,

Dans Choufleury, joignait au précepte un modèle ?…

— Cotillon et Cancan ! ne m'abandonnez pas ;

Mais au Sacré vallon, venez guider mes pas.

Ce siècle avait huit ans. Paris remplaçait Rome.

En Hollande, Louis — frère aîné de Jérôme —

Chantait son infortune à l'ombre de ses bois.

L'Histoire ne sait pas trop si le Beau Dunois

Était sur le retour, ou bien sur sa partance ;

Mais un fait avéré, c'est que la tendre Hortense,

Place du Carousel, mit au monde un garçon

Qui, sans avoir appris, nageait comme un poisson.

Cet être qui semblait né pour la poêle frire,

Et qui, même en faisant pleurer, fait toujours rire,

C'est Lui !

D'autres pourront raconter leur tour,

Comment, par le Destin balloté, de la Cour

Il passa dans l'Exil — Iturbide en bas âge,

Que le malheur ne put jamais rendre plus sage ;

Comment, tout jeune encor pour se faire la main,

Il prétendit doter le bon peuple romain,

Des libertés que l'Oncle, un peu tard, l'âme pleine

De douceur, épancha sur nous — de Sainte-Hélène…

— Mais je quitte à regret ces souvenirs touchants,

Car de plus hauts exploits sollicitent mes chants.

Le Rifflard de Philippe abritait notre France ;

Tout était, Ordre, Pots-de-vin, Sucre et Garance…

Alors, un beau matin, en s'éveillant, Strasbourg

Vit paraître en ses murs, précédé d'un tambour,

Et suivi des plus forts artisses de sa troupe,

L'immense Bilboquet. Ils figuraient le groupe

Du Petit caporal et son état-major.

Sur leur drapeau flambait un aigle en similor.

Après avoir un peu paradé dans les rues,

S'arrêtant pour charmer les foules accourues,

De quelque grand écart ou d'un saut du tremplin,

Escorté d'un public d'enthousiasme plein,

Le cortège, arrivé devant une caserne,

Entra ; puis s'adressant au groupe qui le cerne,

Bilboquet, droit sur pieds et la main sur son cœur,

Après un roulement, dit : « Vive l'Empereur !

» Soldats ! je ne suis pas ce qu'un vain peuple pense

» Je suis Napoléon — l'Autre ! — et je récompense

» Quiconque veut, d'ici, m'escorter à Paris !…

Et comme les troupiers le regardaient, surpris :

« Caporal, je te fais lieutenant ; capitaine,

» Vous êtes colonel ! La victoire est certaine.

» Allons ! marchons ! — Tambour, un petit rataplan… »

Les soldats, d'une voix, répondirent : « Du flan ! »

Un général survient. Il fait fermer la porte ;

Prend mon homme au collet ; puis, appelant main-forte

Avec un coup de pied au fond du pantalon,

Il flanque, d'un seul bloc, l'Empire au violon !

Hortense soupira : Partant pour la Syrie !

Philippe en l'entendant eut la fibre attendrie.

Le jeune homme montrait beaucoup de repentir…

Pour… l'Amérique enfin on le laissa partir.

Il avait d'y rester engagé sa parole.

Un pékin l'eût tenue. Un prince trouve drôle

De ne pas s'arrêter ces rengaines-là.

Donc la peur des huissiers son grand cœur parla

Si fort, qu'abandonnant dames de haut lignage,

Oui l'aimaient, il revint en Europe — à la nage !

En ses vastes desseins rien n'arrête un grand cœur,

Le vaincu d'aujourd'hui, demain est le vainqueur.

Philippe et son Rifflard couvraient toujours la France :

Tout était Ordre, Pots de vins, Sucre et Garance.

Alors un beau matin, Boulogne, en s'éveillant,

Vit le fils de la plus belle et du plus vaillant.

Débarquer sur sa plage, avec toute sa bande.

Ils étaient fort émus et tiraient de la bande.

A son Oncle pareil, Napoléon — Louis —

S'avançait, attirant les regards éblouis,

Par un aigle, — non plus fait de zinc ou de tôle,

Mais bien vivant, — lequel, fixé sur son épaule

Par l'art, devait, pour peu qu'on voulut le lâcher,

Jusqu'à Paris voler de clocher en clocher…

De même qu'à Strasbourg, à la caserne on entre.

Conneau court au sergent, lui frappe sur le ventre,

Persigny suit et pince un air d'accordéon ;

Louis salue et dit : « Vive Napoléon !

» Soldats ! je ne suis pas ce qu'un vain peuple pense.

» Je suis votre Empereur — l'Autre — et je récompense

» Quiconque vers Paris veut m'escorter d'ici… »

Nul ne répond. Il veut reprendre. Mais voici

Que, son sabre à la main, un capitaine arrive :

« Qu'est cela ? — L'Empereur. — Mon Cher, comme une grive

» Vous êtes soûl. — Monsieur ! — Allons, videz les lieux.

» — Que je vide ?… où sont-ils ? — Il y va ?… Terre et cieux !

» Sauvez-vous. — Je me sauve. Au revoir. — Bon voyage. »

Et vers son pyroscaphe il filait à la nage…

Mais c'est en vain qu'il sait nager comme un poisson ;

L'Empire est pris encore — ô deuil ! à l'hameçon !

Dans un aquarium — non — une citadelle,

Il fut mis, jouissant du feu, de la chandelle,

Étudiant beaucoup,… à devenir pochard.

Mais, Londres rêvant de se faire mouchard,

Sous forme d'un maçon qui, vers le soir, emporte

Ses outils, un beau jour il tira vers la porte,

Et partit, sans que nul à l'arrêter songeât…

— Il est bon quelquefois d'avoir l'air d'un goujat.

Pour crever un Rifflard, il suffit d'une averse.

Philippe en fit l'épreuve. Or, tandis qu'il traverse

Le Détroit, pour revoir de Londres le ciel gris,

L'autre le traversait, accourant à Paris.

Pour tout bien, de constable il apportait sa trique ;

Et, comme il avait fait jadis, en Amérique,

Il offrait, moyennant d'être nourri, logé,

De protéger beaucoup pour être protégé.

La France hésitait : « Prince, épouser ma querelle…

— En un seul mot, j'épouse !… »

O femme Sganarelle !

Qui veux être battue, et fais tes plus doux yeux.

A celui qui promet de te rosser le mieux !

Au Peuple, alors il dit : « Je suis neveu de l'homme

» Qui, ne voyant en eux que des bêtes de somme,

» A fait de tes enfants de la chair à canon.

» De mon oncle je veux mériter le renom… »

A l'Ordre : « J'ai déjà, par trois fois, sans vergogne,

» Attaqué l'Ordre : à Rome, à Strasbourg, à Boulogne.

» Donc, Ordre et Peuple ! ayant mérité l'échafaud,

» Sans contredit, je suis le Sauveur qu'il vous faut. »

Sur la bêtise humaine, ô sage qui spécule !

Ce gueux était taré, parjure, ridicule…

De la Liberté sainte on le fit Procureur !…

— Il se fit assassin — on le fit Empereur !

Oui, ce Pimp échappé de tes égoûts, Tamise !

Un jour qu'il n'avait plus ni mouchoir ni chemise,

Et que le lupanar ne faisait plus crédit,

Crevant de faim, rongé de quelque mal infâme,

Sut attendrir le cœur de cette honnête femme,

Qui croit en sa candeur aux serments d'un bandit.

Dans la noble maison entré par artifice ;

Au salon toléré, quand les gens de l'office,

A coups de pied au dos, auraient dû le chasser ;

Logé, vêtu, nourri, pourvu d'or et de linge,

Il reprit, à celui dont il était le singe,

Un nom, seul gage aux juifs qu'il n'avait pu laisser.

Après avoir souvent essayé de séduire

La dame, et s'être vu froidement éconduire,

Sentant fondre son masque immonde, par endroit,

Et sachant qu'en la caisse ayant trop fait son orge,

Il allait sans tarder, forcé de rendre gorge,

Vers Brest ou vers Toulon s'acheminer tout droit ;

Avec notre or volé, s'achetant des ministres

Pour l'accomplissement de ses projets sinistres,

Muni de fausses clés et de passe-partout,

Une nuit, ivre, en rut, il entre dans l'alcôve

Où son hôtesse dort, calme, et là, brute fauve !

La viole ! — en son jeu voulant mettre l'atout.

Puis, quand la malheureuse, en sursaut éveillée,

Se sentant des baisers de ce ruffian souillée,

Ne savait où cacher la rougeur de son front ;

La honte sur la gorge, il contraint sa victime

A laisser transformer en lien légitime,

Qui lui rende l'honneur, l'abominable affront.

Et depuis, la battant et vivant à ses coches ;

Lui gueusant son argent, pour s'en emplir les poches

Se faisant appeler Sire par des laquais ;

Broyant sa main glacée en sa manille immonde,

Il va partout, montrant cette conquête au monde,

Comme un voyou produit sa gaupe sur les quais.

Voilà ce qu'il a fait de vous, ô France ! ô mère !

De vos enfants, les uns ont bu la honte amère ;

D'autres ont de leur sang vainement protesté ;

Ceux qui restaient, jaloux que la tache s'efface,

Ne pouvaient réussir à trouver face à face,

Dans un loyal combat, ce lâche détesté.

Et celui qui, privé de toute autre vengeance,

Au bout d'un pistolet rencontrant cette engeance,

Ou pouvant lui planter un couteau dans le sein,

De sa mère outragée aurait lavé l'injure,

Et puni d'un seul coup le fauteur de parjure,

N'eût été, selon lui, qu'un vulgaire assassin ?…

Oh ! non pas ! Oh ! non pas ! Tous n'ont pas le courage

D'attaquer une bête atteinte de la rage.

Tibère a de tout temps calomnié Brutus.

Mais on doit en ce monde à chacun son salaire :

Il est bon que l'insulte engendre la colère,

Et les forfaits hideux, les sauvages vertus !

Pendant près de vingt ans, le Ciel et le Saint-Père

Contemplèrent ravis ce cloaque prospère…

Le gredin prit femelle ; il eut même un petit.

Comme lui, tous les siens, redoublant d'appétit,

Grouillèrent sur ton dos ulcéré, France aimée !

Millions, oripeaux, sur la bande affamée,

Pleuvaient. — En vain ! tarés, gavés et corrompus

En demandaient encore, et tous étaient repus.

Le Lys baissait les yeux. Le Coq faisait la roue.

Et l'Aigle, d'un coup d'aile, au Ciel lançait… la boue !

Et tandis que la France en sa honte plongeait,

Lui, dans son élément, radieux, il nageait…

Il nageait. — Vainement, pleuvaient les pommes cuites.

En vain, le Luxembourg, le Mexique et ses suites,

Vainement Gambetta, vainement Rochefort

Et Victor Noir, après ses chausses jappaient fort.

— Il nageait. — Il avait pour lui la blouse blanche…

— Il nageait — et parfois même il faisait la planche.

Vainement Duvernois lui-même se plaignait,

Annonçant que déjà le déluge gagnait,

Et de gauche courait menaçant sur le centre...

— Il nageait sur le dos — il nageait sur le ventre ;

— Il nageait, il nageait toujours, l'œil ébloui,

Lisant au ciel, ainsi que dans les urnes : Oui !…

Mais, voyant qu'on riait des Alpes la Manche,

Et de Lille à Toulon, il prit, un beau dimanche,

Émile dans un coin, et lui dit : « D'oliviers

» J'ai plein le dos, mon cher ; il me faut des lauriers.

» — Sire, lui répondit le Spectre de Décembre,

» Parlez. Marcherons-nous sur le Rhin ou la Sambre ?

» — Ça m'est égal. — Tirons pile ou face. — Le Rhin

» C'est pile. — Pile ! — Soit, qu'on s'apprête grand train.

» Commandez au Gaulois un bon plan de campagne.

» — Mais, Sire, Figaro… — J'entends qu'il m'accompagne ;

» Ces Allemandes sont tendres… A Duvernois

» Vous direz d'entonner un peau… — Le Beau Dunois ?…

» — Oh ! non ! la Marseillaise… A propos, pour ma bouche

» Qu'on ne néglige rien ; ordonnez qu'on s'abouche

» Avec Chevet… allez, n'épargnez pas les frais,

» Et recommandez bien surtout les homards fraise…

» J'oubliais. Que diront les Chambres ? — Parbleu sire,

» Tout ce qu'on voudra. — Mais, le pays ? — Laissez dire…

» — Bien. Ainsi tout est prêt. Bismarck est un malin ;

» Mais je prétends coucher, dans un mois, Berlin ! »

Je voudrais bien savoir où campe mon armée…

Le gosse est bien de moi, ma Nini bien-aimée !

En vrai Napoléon il a subi le feu :

Tandis que les plus vieux grognards tremblaient un peu,

Lui, voyant une balle arriver, — c'est antique !

— Courait la ramasser, — elle était élastique !

Môme étonnant ! L'espoir de l'Empire est en lui.

En son honneur j'ai mis six robes aujourd'hui.

La jeune Malakoff a récolté des Trèfles

A quatre… S'il en veut, qu'il dise un mot…

Des nèfles !

Le prince a daigné prendre lui seul trois canons !

Victoire ! à nous Français, les Gretchens, les Mignons !

Nous sommes sans souliers !

Je manque de cigares !

Sacrebleu ! mes soldats sont tous soûls dans les gares.

Des Allemands partout ! Où donc sont nos soldats ?

Qu'on m'expédie ici quatre à cinq cents sodas.

Grave abus ! les hussards n'ont pas de sabretaches.

Commander à Rimmel de la Cire à moustaches.

Douay battu !

L'armée est superbe d'élan.

Frossard perdu !

Tout ça, voyez-vous, c'est le plan.

Mac-Mahon, écrasé, se replie en bon ordre.

Mes entrailles ne font — c'est drôle, — que se tordre.

Vite une mission.

Vaincre ou mourir ! Allons !

L'ennemi vient sur Metz — Je retourne à Châlons.

Il paraît que, là-bas, ça va de mal en pire ?

Et voilà, citoyens, ce que nous vaut l'Empire !

Sans doute, ce monsieur qui parle est un Prussien…

N'est pas mouchard qui veut, n'est-ce pas, mon ancien ?

Pour aller au Conseil, je ne sais plus que mettre…

Ce jeune Duvernois a l'air de s'y connaître.

J'ai passé la revue, aujourd'hui, des dragons.

Ma dynastie ! ô ciel ! L'armée !… ah !… mes fourgons !

Avaler mon épée… est bien dur !… Mais la rendre ?…

Je ne sais pas vraiment quel parti je dois prendre.

Pour la France, tout est dès à présent perdu ;

Et l'Empereur lui-même est peut-être rendu.

Est-ce vrai, ce qu'on dit ce matin de Bazaine ?

N'écoutez pas, messieurs, les dires de la haine.

Je ne puis préciser rien encor ; mais je sais

Que Bazaine ne peut rimer qu'avec succès.

Si l'Empire ne peut nous sauver, qu'il s'en aille.

Cher confrère, craignez d'exciter la canaille.

D'avoir eu trop raison j'ai vraiment du regret ;

Mais j'étais bien certain que l'on n'était pas prêt.

Il fallait le prouver.

Je hais la violence.

Le panier est percé, mais je leur laisse i'anse.

Aux armes ! tous soldats ! des fusils !

Des navets !

C'est la faute à Tarbé ; son plan était mauvais.

Quand nous voyons du Nord la fougueuse cavale

Fouler d'un pied sanglant…

Ma foi, tant pis ! j'avale !

Aux armes ! Tout l'Empire à Cayenne ! à Toulon !

L'Impératrice file en Belgique. — Filon.

Aux armes ! mes enfants, défendez votre mère !

A l'aide ! je meurs ! ô décembre ! ô brumaire !

Messieurs les députés du Corps législatif,

Mon rôle est douloureux. L'empereur est captif.

Mais sa femme et son fils…

Vive la République !

Quand on tombe vaincu par le...

Par la colique !

Le présent ne doit pas regretter le passé.

O France ! si ton sein d'un glaive est transpercé,

Une blessure au lieu d'un chancre, c'est tout lucre.

Le sang lave l'égoût — puis, on brûle du sucre…