Sédan

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

O poète naïf, tu croyais que cet homme,

Encor qu'il fût parjure et méprisé des siens,

Conserverait du moins au nom dont il se nomme

Quelque honneur devant les Prussiens !

Certes, ce nom fatal pesait sur notre histoire

Comme un linceul de mort ! Sur nous, sur nos aïeux

Il dégouttait de sang !… mais, à force de gloire,

Il avait ébloui les yeux !

La France, par malheur, au gain d'une bataille

Mesure trop souvent son amour et son cœur ;

Et le premier soudard qui la prend par la taille

Devient son maître et son vainqueur !

Il ne lui déplaît pas, même, d'être battue ;

Son engoûment pardonne a la brutalité

D'un amant qui la vole et, parfois, qui la tue,

Mais jamais à sa lâcheté !

Celui-là qui pouvait la défendre, la livre ;

Il enchaîne ses mains pour la laisser périr ;

Mieux encor, pour la vendre !… et, n'ayant pas su vivre,

Il ne sait même pas mourir !

Vierge folle, c'est Dieu qui punit ta démence !

Les voilà, les vertus de ce noble étranger :

Une capote grise, une fade romance,

Et la chanson de Béranger !

O France, comprends-tu que ces choses sont vaines,

Que ce verre, où jadis, assis au coin du feu,

L'oncle a bu d'un seul trait tout le sang de tes veines,

Se brise aux mains de son neveu ?…

Respect, me dira-t-on, aux majestés qui tombent !

C'est assez du malheur qui les accable !… — Quoi ?

La flamme a dévoré mon toit ; les murs surplombent ;

Les plafonds s'écroulent sur moi ;

L'incendiaire est-là, qui dans l'ombre s'efface ;

Il fuit, lui-même atteint et pâle de terreur ;

Et je ne pourrai pas lui jeter à la face

Un cri de rage et de fureur ?…

Soit ! ne le nommons plus ! Qu'il s'esquive, qu'il parte !

Je me tais ! — mais c'est bien entendu désormais,

Plus d'Empire, plus d'aigle, et plus de Bonaparte !

C'est fini, n'est-ce pas ?… Jamais !

Plus de parjures ! plus de lâches ni de traîtres !

Fléau contagieux, assez de ton poison !

Ouvrons à deux battants les portes, les fenêtres !

— Soleil, inonde la maison !…

On respire !… Un air pur dilate les poitrines ;

Le miasme délétère aux vents est emporté ;

Un rayon du matin vient dorer les ruines,

C'est le jour ! c'est la liberté !

Et la France renaît, calme et purifiée,

Marche à ses ennemis, sans peur et sans courroux,

Les toise du regard, sur ses fils appuyée,

Et leur dit : « Que me voulez-vous ?

» C'est à cet empereur, prétendiez-vous naguère,

» Que vous portiez vos coups, peuple, ministre et roi ;

» Pourquoi, lui disparu, me faites-vous la guerre

» Qu'il vous avait faite sans moi ?

» Prenez garde ! ma race est debout, encor sauve !

» Je connais tous mes fils, sans prendre le souci

» De demander leurs noms aux secrets d'une alcôve ;

» Et vous les connaîtrez aussi ! » —

Le Prussien la regarde, et se pâme de rire ;

Il a menti ! qu'importe ? il est fait au mépris !…

C'est bien ! La République au Sédan de l'Empire

Promet un lendemain : Paris !