Sedan

By Gustave Dupin

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Le sang à ce nom seul, se fige dans les veines,

Par un rêve hideux l'on se croit tourmenté,

Il passe sur le front de fétides haleines,

Comme devant l'abîme on est épouvanté.

Puis, quand la stupeur cesse, et que l'on se réveille,

Croyant avoir chassé la sombre vision,

Le spectre est encor là qui bourdonne à l'oreille

Le mot, l'horrible mot capitulation !

Et quand de ce marché, quand de ce pacte infâme

Vous pénétrez enfin le secret ténébreux,

Un cri soudain alors s'échappe de votre âme,

Cri de haine et de rage, effrayant, douloureux.

Car Sedan, c'est bien moins le revers que la honte ;

C'est la boue et le sang mêlés dans un seul lot ;

C'est l'odieux calcul c'est le traître qui compte

Ce que doit lui valoir son atroce complot.

Sedan, au dernier jour, est une cuve immense

Où soldats et chevaux, armes, caissons, plomb, fer,

Mêlés, broyés, fondus par un bras en démence,

Se tordent convulsifs comme dans un enfer.

C'est la tombe où la France, éperdue et trahie,

Le front ceint de cyprès à défaut de lauriers,

Victime lamentable, avant d'être envahie,

S'ensevelit vivante avec tous ses guerriers.

Ah ! de quels désespoirs et de combien de larmes

Ils l'ont accompagné leur holocauste affreux,

Ces fiers soldats contraints de déposer leurs armes

Sans combattre, et combien ils furent malheureux !

Je le sais, et devant cet amer sacrifice,

Qu'une rigide loi les forçait de subir,

Je ne recherche point, accusateur d'office,

S'ils pouvaient justement refuser d'obéir.

Tous n'acceptèrent pas l'aveugle suicide ;

Plus d'an sut résister : honneur à qui l'osa !

Mais j'en veux au cruel, au lâche parricide

Qui signa le traité de honte et l'imposa.

Il pouvait se donner d'illustres funérailles ;

Il pouvait, par un mâle et glorieux effort,

S'élancer à travers ces épaisses murailles '

D'ennemis l'enserrant dans un cercle de mort.

Ce glaive encor souillé du meurtre de Décembre,

Ce glaive humide encor d'un si généreux sang,

Par le sang du Teuton, par celui du Sicambre,

Purifié, l'aurait rendu presque innocent.

Et s'il ne brisait point la formidable enceinte,

S'il tombait fracassé par le terrible écueil,

Il tombait revêtu de la majesté sainte

D'un empire croulant sous la patrie en deuil.

Mais quand autour de lui, prêts à vomir la foudre,

Il vit tant de canons braqués de toutes parts,

Il oublia qu'il lui restait assez de poudre

Pour se faire un tombeau de ses frêles remparts ;

Mais il ne se souvint qu'il portait une épée

Que pour la retirer humblement du fourreau

Et la rendre, cette arme aux combats mal trempée,

Et qui ne fut jamais que l'arme d'un bourreau.

Ah ! je reconnais bien l'éternelle justice !

Il était dit là-haut que, par un beau trépas,

L'homme des coups d'État, ce héros tout factice,

De son forfait ancien ne se laverait pas !

Pour sauver sa couronne, il a sauvé sa vie !

Régner quand même fut son espoir suborneur ;

Il a parodié du vaincu de Pavie

Le mot sublime : « Tout est perdu, fors l'honneur ! »

Sedan, ce pilori, cette immortelle injure,

Dont ne sera jamais le pays racheté,

C'est l'expiation d'un crime, le parjure,

Par un crime plus grand, l'insigne lâcheté !

Mais, hélas ! c'est aussi le deuil inconsolable,

La ruine, ô mon Dieu ! que cet effondrement !

Et la France, à tes yeux, fut-elle si coupable

Qu'elle dût recevoir un pareil châtiment ?

Dans ce gouffre sans fond, mystérieux abîme

Où s'engloutit un trône, une armée à la fois,

N'était-ce pas assez d'une double victime,

Et fallait-il encor qu'il en dévorât trois ?

Car Sedan, c'est la France aux barbares livrée,

C'est le viol de Metz, c'est, logique du sort,

Paris capitulant, la patrie éventrée,

C'est l'affreuse rançon, la ruine et la mort !

A côté de Sedan, ce désastre suprême,

Qu'est-ce que Baylen, qu'est-ce que Pultawa ?

Sedan, il fait pâlir Warterloo lui-même !

Et peut-on bien encor parler de Sadowa ?

Que sont près de Sedan les fatales journées,

Les douleurs de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt,

Que la France aguerrie aux luttes obstinées.

Bientôt venge en brisant un joug honteux et lourd ?

Sedan, c'est l'inconnu, le monstrueux, l'horrible,

Un prodige d'opprobre et de calamité,

Dans les fastes humains exception terrible,

Et qui sera l'effroi de la postérité.

O cité de malheur ! je frémis, ma main tremble,

Quand je trace, Sedan, tes cinq lettres de feu !

Car je vois le passé, l'avenir tout ensemble,

Atteints par ce grand coup marqué du doigt de Dieu !

Je vois ton spectre pâle éclipsant de son ombre

Les radieux soleils d'Iéna, d'Austerlitz,

Et dans l'obscur lointain couvrant d'un voile sombre

Les plus fameux exploits de l'étendard des lis.

La France, qui comptait presque autant de victoires

Que de combats, déchue aujourd'hui de son rang,

La France ne peut plus se parer de ses gloires,

Que raille et que rançonne un brutal conquérant.

Comme au temps d'Attila, pour chasser le barbare,

Elle n'a pas trouvé de patrice romain ;

Le grand Aétius brisa le flot tartare,

Et la France n'a pu briser le flot germain.

A celle qui fut l'âme et le flambeau du monde,

La Prusse, à peine admise au cénacle des rois,

Parmi les nations pas même la seconde,

La Prusse, cet intrus, dicte aujourd'hui des lois !

Ah ! pour faire rougir la Fortune insolente,

De si cruels dédains, de si rudes malheurs,

Le courroux indigné, la haine virulente,

Le mépris, ne sont pas assez, il faut des pleurs !

Laissez-moi donc pleurer au pied de ce Calvaire,

Où la France, élevant ses bras meurtris au ciel,

Sous les coups du destin de plus en plus sévère,

Dut boire jusqu'au fond le calice de fiel !

Oui, laissez-moi pleurer ; car pleurer c'est comprendre

Toute l'immensité d'un revers inouï !

Car pleurer ce n'est point pardonner, mais attendre

Que l'infaillible jour de la revanche ait lui !

Car après tant d'affronts, après tant d'avanies,

Pleurer n'empêche point l'anathème vengeur ;

Car on peut, en pleurant, vouer aux gémonies

Le lâche qui fut traître et le Roi ravageur.

Car Sedan c'est Satan, nom maudit, fatidique,

Dont le sinistre éclat flamboiera désormais,

Au fronton de ce livre, implacable, authentique,

Qui s'appelle l'Histoire et qui ne ment jamais !