Senior est junior

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Comme de la source on dévie !

Qu'un petit-fils ressemble peu !

Tacite devient Soulavie.

Hercle se change en Palsembleu.

La lyre a fait les mandolines ;

Minos a procréé Séguier ;

La première des crinolines

Fut une feuille de figuier.

L'amour pour nous n'est présentable

Qu'ivre, coiffé de son bandeau,

Sa petite bedaine à table ;

L'antique amour fut buveur d'eau.

La Bible, en ses épithalames,

Bénit l'eau du puits large et rond.

L'homme ancien ne comprend les femmes

Qu'avec des cruches sur le front.

Agar revient de la fontaine,

Sephora revient du torrent,

Sans chanter tonton mirontaine,

Le front sage, et l'œil ignorant.

La citerne est l'entremetteuse

Du grave mariage hébreu.

Le diable l'emplit et la creuse ;

Dieu dans cette eau met le ciel bleu.

Beaux jours. Cantique des cantiques !

Oh ! les charmants siècles naïfs !

Comme ils sont jeunes, ces antiques !

Les Baruchs étaient les Baïfs.

C'est le temps du temple aux cent marches,

Et de Ninive, et des sommets

Où les anges aux patriarches

Offraient, pensifs, d'étranges mets.

Ézéchiel en parle encore ;

Le ciel s'inquiétait de Job ;

On entendait Dieu dès l'aurore

Dire : As-tu déjeuné, Jacob ?

Paix et sourire à ces temps calmes !

Les nourrices montraient leurs seins ;

Et l'arbre produisait des palmes,

Et l'homme produisait des saints.

Nous sommes loin de ces amphores

Ayant pour anses deux bras blancs,

Et de ces cœurs, mêlés d'aurores,

Allant l'un vers l'autre à pas lents.

L'antique passion s'apaise.

Nous sommes un autre âge d'or.

Aimer, c'est vieux. Rosine pèse

Bartholo, puis compte Lindor.

Moins simples, nous sommes plus sages.

Nos amours sont une forêt

Où, vague, au fond des paysages,

La Banque de France apparaît.

Rhodope, la reine d'Égypte,

Allait voir Amos dans son trou,

Respects du dôme pour la crypte,

Visite de l'astre au hibou,

Et la pharaonne superbe

Était contente chez Amos

Si la roche offrait un peu d'herbe

Aux longues lèvres des chameaux.

Elle l'adorait satisfaite,

Sans demander d'autre faveur,

Pendant que le morne prophète

Bougonnait dans un coin, rêveur.

Amestris, la Ninon de Thèbe,

Avait à son char deux griffons ;

Elle était semblable à l'Érèbe

À cause de ses yeux profonds.

Pour qu'avec un tendre sourire

Elle vînt jusqu'à son chenil,

Le mage Oxus à l'hétaïre

Offrait un rat sacré du Nil.

Un antre traversé de poutres

Avec des clous pour accrocher

Des peaux saignantes et des outres,

Telle était la chambre à coucher.

Près de Sarah, Jod le psalmiste

Dormait là sur le vert genêt,

Chargeant quelque hyène alarmiste

D'aboyer si quelqu'un venait.

Phur, pontife des Cinq Sodomes,

Fut un devin parlant aux vents,

Un voyant parmi les fantômes,

Un borgne parmi les vivants ;

Pour un lotus bleu, don inepte,

La blonde Starnabuzaï

Le recevait, comme on accepte

Un abbé qui n'est point haï.

Ségor, bonze à la peau brûlée,

Nu dans les bois, lascif, bourru,

Maigre, invitait Penthésilée

À grignoter un oignon cru.

Chramnès, prêtre au temple d'Électre,

Demeurant, en de noirs pays,

Dans un sépulcre avec un spectre,

Conviait à souper Thaïs.

Thaïs venait, et cette belle,

Coupe en main, le roc pour chevet,

Ayant le prêtre à côté d'elle

Et le spectre en face, buvait.

Dans ce passé crépusculaire,

Les femmes se laissaient charmer

Par les gousses d'ail et l'eau claire

Dont se composait l'Art d'Aimer.

Nos phyllyres, nos Gloriantes,

Nos Lydés aux cheveux flottants

Ont fait beaucoup de variantes

À ce programme des vieux temps.

Aujourd'hui monsignor Nonotte

N'entre chez Blanche au cœur d'acier

Qu'après avoir payé la note

Qu'elle peut avoir chez l'huissier.

Aujourd'hui le roi de Bavière

N'est admis chez doña Carmen

Que s'il apporte une rivière,

De fort belle eau, dans chaque main.

Les belles que sous son feuillage

Retient Bade aux flots non bourbeux,

Ne vont point dans ce vieux village

Pour voir des chariots à bœufs.

Sans argent, Bernis en personne,

Balbutiant son quos ego,

Tremble au moment où sa main sonne

À la porte de Camargo.

D'Ems à Cythère, quel fou rire

Si Hafiz, fumant son chibouck,

Prétendait griser Sylvanire

Avec du vin de peau de bouc !

Le cœur ne fait plus de bêtises.

Avoir des chèques est plus doux

Que d'aller sous les frais cytises

Verdir dans l'herbe ses genoux.

Le soir mettre sous clef des piastres

Cause à l'âme un plus tendre émoi

Qu'une rencontre sous les astres

Disant à voix basse : Est-ce toi ?

Rien n'enchante plus une amante

Et n'échauffe mieux un cœur froid

Qu'une pile d'or qui s'augmente

Pendant que la pudeur décroît.

Les amours actuels abondent

En combinaisons d'échiquiers.

Doit, Avoir. Nos bergères tondent

Moins de moutons que de banquiers.

Le cœur est le compteur suprême.

La femme enfin a deviné

L'effrayant pouvoir de Barême

Ayant le torse de Phryné.

Tout en chantant Schubert et Webre,

Elle en vient à réaliser

L'application de l'algèbre

À l'amour, à l'âme, au baiser.

Berthe a l'air vierge ; on la vénère ;

Dans l'azur du rêve elle a lu

Que parfois un millionnaire,

Lourd, vient se prendre à cette glu.

Pour soulager un peu les riches

De leur argent, pesant amas,

Il sied que Paris ait les biches

Et Londres les anonymas.

À tant l'heure l'éventail joue.

C'est plus cher si l'œil est plus vif.

À Daphnis présentant sa joue

Chloé présente son tarif.

Pasithée, Anna, Circélyre,

Lise au front mollement courbé,

Palmyre en pleurs, Berthe en délire,

S'amourachent par A +plus bé.

Leurs instincts ne sont point volages.

Les mains ouvertes, en rêvant,

Toutes contemplent des feuillages

De bank-notes, tremblant au vent.

On a ces belles, on les dompte,

On est des jeunes gens altiers,

Vivons ! et l'on sort d'Amathonte

Par le corridor des dettiers.

Dans tel et tel théâtre bouffe,

La musique vive et sans art

Des écus et des sous étouffe

Les cavatines de Mozart.

Les chanteuses sont ainsi faites

Qu'on est parfois, sous le rideau,

Dévalisé par les fauvettes,

Dans la forêt de Calzado.

Sue un rouble par chaque pore,

Sinon, porte ton cœur plutôt

Au tigre noir de Singapore

Qu'à Flora, qu'embaume Botot.

Femme de cire, Catherine

Glacée, et douce à tout venant,

S'offre, et d'un buste de vitrine

Elle a le sourire tournant.

Oh ! ces marchandes de jeunesse !

Stella vend ses soupirs ardents,

Luz vend son rire de faunesse

Cassant des noix avec ses dents.

Rose est pensive ; Alba la brune

Est l'asphodèle de Sion ;

Glycéris semble au clair de lune

La blancheur dans la vision ;

Regardez, c'est Paula, c'est Laure,

C'est Phœbé ; dix-huit ans, vingt ans ;

Voyez ; les jeunes sont l'aurore

Et les vieilles sont le printemps.

Leur sein attend, frais comme un songe,

Effleuré par leurs cheveux blonds,

Que Samuel Bernard y plonge

Son poing brutal plein de doublons.

Au-dessus du juif qui prospère,

Par le plafond ouvert, descend

Le petit Cupidon, grand-père

De tous les baisers d'à présent.

La nuit, la femme tend sa toile.

Tous ses chiffres sont en arrêt,

Non pour dépister une étoile,

Mais pour découvrir Turcaret.

C'est la sombre calculatrice ;

Elle a la ruse du dragon ;

Elle est fée ; et c'est en Jocrisse

Qu'elle transfigure Harpagon.

Elle compose ses trophées

De vins bus, de brelans carrés,

Et de bouteilles décoiffées,

Et de financiers dédorés.

Et puis, tout change et tourne en elle ;

L'aile de Cupidon connaît

Ses sens, son cœur, sa tête, et l'aile

Des moulins connaît son bonnet.

Sa vie est un bruyant poème ;

On songe, on rit, point de souci,

Et les verres sont de Bohême,

Et les buveurs en sont aussi.

Ce monstre adorable et terrible

Ne dis pas Toujours, mais Encor !

Et, rempli de nos cœurs, son crible

Ne laisse passer que notre or.

Hélas ! pourquoi ces laideurs basses

S'imprimant toutes à la fois,

Dieu profond ! sur ces jeunes grâces

Faites pour chanter dans les bois !

Buvez ! riez !moi je m'obstine

Aux songes de l'amour ancien ;

Je sens en moi l'âme enfantine

D'Homère, vieux musicien.

Je vis aux champs ; j'aime et je rêve ;

Je suis bucolique et berger ;

Je dédie aux dents blanches d'Ève

Tous les pommiers de mon verger.

Je m'appelle Amyntas, Mnasyle,

Qui vous voudrez ; je dis : Croyons.

Pensons, aimons ! et je m'exile

Dans les parfums et les rayons.

À peine en l'idylle décente

Entend-on le bruit d'un baiser.

La prairie est une innocente

Qu'il ne faut point scandaliser.

Tout en soupirant comme Horace,

Je vois ramper dans le champ noir,

Avec des reflets de cuirasse,

Les grands socs qu'on traîne le soir.

J'habite avec l'arbre et la plante ;

Je ne suis jamais fatigué

De regarder la marche lente

Des vaches qui passent le gué.

J'entends, debout sur quelque cime,

Le chant qu'un nid sous un buisson

Mêle au blêmissement sublime

D'un lever d'astre à l'horizon.

Je suis l'auditeur solitaire ;

Et j'écoute en moi, hors de moi,

Le Je ne sais qui du mystère

Murmurant le Je ne sais quoi.

J'aime l'aube ardente et rougie,

Le midi, les cieux éblouis,

La flamme, et j'ai la nostalgie

Du soleil, mon ancien pays.

Le matin, toute la nature

Vocalise, fredonne, rit,

Je songe. L'aurore est si pure,

Et les oiseaux ont tant d'esprit !

Tout chante, geai, pinson, linotte,

Bouvreuil, alouette au zénith,

Et la source ajoute sa note,

Et le vent parle, et Dieu bénit.

J'aime toute cette musique,

Ces refrains, jamais importuns,

Et le bon vieux plain-chant classique

Des chênes aux capuchons bruns.

Je vous mets au défi de faire

Une plus charmante chanson

Que l'eau vive où Jeanne et Néère

Trempent leurs pieds dans le cresson.