Serais-tu seul ?

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Oh ! si j’avais de grandes ailes,

Que je traverserais de lieux !

J’irais, sous mes plumes fidèles,

Dans leurs pleurs essuyer tes yeux ;

Je m’abattrais sur ta fenêtre,

Ou près de ton cœur endormi ;

Toi, quand tu me verrais paraître,

T’enfuirais-tu, mon seul ami ?

Non ! Tu subirais le prodige

Qui rouvrirait les cieux pour nous ;

Et, comme une fleur sur sa tige,

Je tremblerais sur tes genoux ;

Puis, craintive comme une femme,

Si je t’entraînais à demi,

Pour ne plus déchirer notre âme

Me suivrais-tu, mon seul ami ?

À minuit la lune rayonne,

Et ma trace aurait un flambeau ;

Vers tes pas, dont mon cœur frissonne,

Dieu ! que le chemin serait beau !

Sous nos fleurs où, pleine de larmes,

Ta voix dans ma voix a gémi,

Gomme au temps dont j’ai fait les charmes,

Serais-tu seul, mon seul ami ?

Mais le jour luit, mon rêve tombe ;

Au soleil les rêves ont peur ;

Et les ailes de ma colombe

Vont seules te porter mon cœur.

Elle a respiré l’air où j’aime ;

Dans mes bras son vol a frémi.

Triste, comme un peu de moi-même,

Caresse-la, mon seul ami !