Sérénité

By Marie Agoult

Written 1880-01-01 - 1880-01-01

De ma sérénité tu voudrais le secret,

M'as-tu dit; et savoir comment à mon visage

Jamais amour ou haine, espérance ou regret,

Ne jette une rougeur qui trahisse au passage

Les orages de l'âme et le bouillonnement

D'un sang (1er qui s'indigne ou s'exalte ; et comment

Du repos de mon front, de ma calme présence,

De mon port, de mes yeux que l'on croirait sans pleurs,

De ma lente parole, ou bien de mon silence,

S'exhale une vertu qui charme les douleurs.

Et de ma sagesse

Ta folle jeunesse

Vantant le bienfait

Envie à mon Age

De longs jours d'orage

Le tardif effet.

« O mère chérie,

La secrète loi

D'une âme guérie,

Enseignez-la moi. »

C'est là la prière

A mes cheveux blancs,

C'est le vœu sincère

De tes dix-huit ans.

Tu crains la tourmente,

Et, de ton destin,

Fille, sœur, amante,

Déjà t'épouvante

L'aube frémissante,

L'orageux matin.

Ton âme qu'agite

Le souffle dos dieux,

Ton sein qui palpite,

L'éclair de tes yeux,

Et l'accord qui tremble

Sous tes doigts émus,

Et ta voix qui semble

De mots inconnus

Chercher le mystère,

O mon cher trésor !

Tout dit à ta mère

Que, dans son essor,

Déjà ton génie

Au mal s'est heurté,

Et que l'ironie,

L'amère ironie

Navre ta fierté.

Et je voudrais donner a ton âme inquiète

Un conseil, un exemple, et, m'offrant pour appui,

Répandre dans ton sein cette vertu secrète

Par qui lui soit rendu le repos qui l'a fui.

Mais, en sondant, hélas ! et mon cœur et ma vie,

Je vois trop à quel prix le trouble m'est ôté,

Et d'où me vient la paix que ta jeunesse envie !…

Que Dieu te garde, enfant, de ma sérénité !