Ses yeux

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Les beaux yeux bleus de notre reine

Hier par ma faute ont pleuré.

Je m'en accuse ; et pour ma peine

En les chantant je veillerai.

Beaux yeux bleus aux lueurs profondes,

Comment mes vers oseront-ils

Voguer sur les mouvantes ondes

Que font vos changements subtils ?

Quelles nuances sont les vôtres ?

Votre azur n'est pas un moment

Comme l'azur banal des autres.

Vous êtes bleus étrangement.

Quand votre surface reflète

Un coin du ciel au ton très doux.

Je ne sais quelle violette

Fleurit, sombre et triste, au-dessous ;

Et vraiment on ne peut pas lire,

Dans ce mélange qui se fond,

Si l'espérance y va sourire

Ou si le regret pleure au fond.

Sous les brouillards de la colère

Vous devenez noirs et couverts ;

Et quand la gaîté vous éclaire.

Vous étincelez de feux verts.

Parfois c'est gris à fendre l'âme ;

Parfois brûlant d'éclat moqueur ;

Puis, soudain, froid comme une lame

Qui plonge en sifflant dans un cœur.

Passe un rayon dans une larme,

Rire du soleil sur la mer,

Et vos tristesses ont un charme

Délicieusement amer.

Mais surtout, ô chère maîtresse.

J'aime tes regards de velours,

Alors qu'à mon cœur en détresse

Ils versent les opiums lourds,

Et qu'ils font taire les querelles

De mon désespoir soucieux

Qui s'endort en ouvrant les ailes

Dans le firmament de tes yeux.