Si l'Aurore

By Charles-Marie Leconte De Lisle

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

SI l'Aurore, toujours, de ses perles arrose

Cannes, gérofliers et maïs onduleux ;

Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus,

Fait les bambous géants bruire dans l'air rose ;

Hors du nid frais blotti parmi les vétivers

Si la plume écarlate allume les feuillages ;

Si l'on entend frémir les abeilles sauvages

Sur les cloches de pourpre et les calices verts ;

Si le roucoulement des blondes tourterelles

Et les trilles aigus du cardinal siffleur

S'unissent çà et là sur la montagne en fleur

Au bruit de l'eau qui va mouvant les herbes grêles ;

Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d'or

Et sa varangue basse aux stores de Manille,

À l'ombre des manguiers où grimpe la vanille

Si la maison du cher aïeul repose encor ;

Ô doux oiseaux bercés sur l'aigrette des cannes,

Ô lumière, ô jeunesse, arome de nos bois,

Noirs ravins qui, le long de vos âpres parois,

Exhalez au soleil vos brumes diaphanes !

Salut ! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux,

Du paradis perdu visions infinies,

Aurores et couchants, astres des nuits bénies,

Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux !

Je vous salue, au bord de la tombe éternelle,

Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain,

Mirages éclatants du mensonge divin

Que l'heure irrésistible emporte sur son aile !

Puisqu'il n'est, par delà nos moments révolus,

Que l'immuable oubli de nos mille chimères,

À quoi bon se troubler des choses éphémères ?

À quoi bon le souci d'être ou de n'être plus ?

J'ai goûté peu de joie, et j'ai l'âme assouvie

Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens.

Dans le sable stérile où dorment tous les miens

Que ne puis-je finir le songe de ma vie !

Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer,

Chair inerte, vouée au temps qui la dévore,

M'engloutir dans la nuit qui n'aura point d'aurore,

Au grondement immense et morne de la mer !