Silence

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Le silence est la chose exquise. Du silence

Dans de l'ombre, c'est la douceur par excellence !

Se taire dans une ombre où l'on ferme lès yeux,

C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux,

Le chant le plus parfait, la plus haute prière…

Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière.

Oh ! écouter, la nuit, entendre, nuitamment,

« Le bruit des ailes du silence !…» (Saint-Amant.)

O silence introublé des nuits ! Fenêtre ouverte !

Ombre muette et bleue ! O raison qui déserte !

Illusions qui se retrouvent au complet !

Chevauchement de la Chimère qui vous plaît !

Ou, mieux encor, chagrins bien savourés ! retraites

D'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites !

Souvenirs d'autant plus chéris dans le secret

Qu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt !

Descentes en soi-même ! O prospecteur de l'âme,

Silence ! pour qui seul le pur filon s'enflamme !

…Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haï

Par un é, moins encor pourtant que par a, i !)

…Silence, ami profond qu'on écoute se taire,

Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terre

Et qu'on est éclairé seulement par le feu !

Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu,

Prend la voix de la conscience pour répondre !

Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondre

Comme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant !

Silence où l'on se met comme dans un lit blanc !

Oh ! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres,

Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres.

Et puis lès étirer longtemps, loin dès propos,

Et chercher les coins frais du silence !…

Repos.

Arrêt des boniments. Trêve des éloquences.

Évasion d'entre les paroles. Vacances

Délassement délicieux. Cerveau guéri

De tous les coups dont il était endolori

Par tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontre

Et qui ne cessent pas de parler pour et contre

La chose indifférente ou l'individu vain.

Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche… le bain

Où les rêves lassés laissent tremper leurs ailes !

(Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-elles

Jamais l'incomparable et divin battement

Des plumages muets qu'écoulait Saint-Amant ?)

O silence !

Et surtout, ne plus jamais entendre

Ceux qui disent, venant par le bouton vous prendre :

« Expliquons-nous ! ».

Grands dieux ! ne nous expliquons plus !

On ne s'entend que grâce à des malentendus.