Simonide préservé par les dieux

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

On ne peut trop louer trois sortes de personnes :

Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Malherbe le disoit : j'y souscris, quant à moi ;

Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits :

Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.

Voyons comment les dieux l'ont quelquefois payée.

Simonide avoit entrepris

L'éloge d'un athlète ; et, la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

Les parents de l'athlète étoient gens inconnus,

Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite :

Matière infertile et petite.

Le poëte d'abord parla de son héros.

Après en avoir dit ce qu'il en pouvoit dire,

Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux ; ne manque pas d'écrire

Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux ;

Élève leurs combats, spécifiant les lieux

Où ces frères s'étoient signalés davantage :

Enfin l'éloge de ces dieux

Faisoit les deux tiers de l'ouvrage.

L'athlète avoit promis d'en payer un talent :

Mais, quand il le vit, le galant

N'en donna que le tiers, et dit fort franchement

Que Castor et Pollux acquittassent le reste.

Faites-vous contenter par ce couple céleste.

Je vous veux traiter cependant :

Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie.

Les conviés sont gens choisis,

Mes parents, mes meilleurs amis ;

Soyez donc de la compagnie.

Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

Il vient : l'on festine, l'on mange.

Chacun étant en belle humeur,

Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte

Deux hommes demandoient à le voir promptement.

Il sort de table ; et la cohorte

N'en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étoient les gémeaux de l'éloge.

Tous deux lui rendent grâce ; et, pour prix de ses vers,

Ils l'avertissent qu'il déloge,

Et que cette maison va tomber à l'envers.

La prédiction en fut vraie.

Un pilier manque ; et le plafonds,

Ne trouvant plus rien qui l'étaie,

Tombe sur le festin, brise plats et flacons,

N'en fait pas moins aux échansons.

Ce ne fut pas le pis : car, pour rendre complète

La vengeance due au poëte,

Une poutre cassa les jambes à l'athlète,

Et renvoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l'affaire.

Chacun cria : Miracle ! On doubla le salaire

Que méritoient les vers d'un homme aimé des dieux.

Il n'étoit fils de bonne mère

Qui, les payant à qui mieux mieux,

Pour ses ancêtres n'en fît faire.

Je reviens à mon texte : et dis premièrement,

Qu'on ne sauroit manquer de louer largement

Les dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène

Souvent, sans déroger, trafique de sa peine ;

Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix.

Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce :

Jadis l'Olympe et le Parnasse

Étoient frères et bons amis.