Simple histoire

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Tu m’as connue au temps des roses,

Quand les colombes sont écloses ;

Tes yeux alors pleins de soleil

Ont brillé sur mon teint vermeil.

Souriante à ma destinée.

Par la douce force entraînée,

Je ne t’aimai pas à demi,

Mon jeune ami, mon seul ami !

À l’étonnement de nos âmes,

Tout jetait des fleurs et des flammes ;

Une feuille, un bruit de roseaux

Nous semblaient des hymnes d’oiseaux.

Quand ce beau temps sur notre tête

Sonnait à chaque heure une fête,

Nous n’étions mortels qu’à demi,

Mon jeune ami, mon seul ami !

Puis tu t’en allas vers ta mère.

Et la vie eut une ombre amère ;

Autour de mon sort languissant,

L’été même allait pâlissant.

Les roses me paraient encore ;

Mais déjà, pleurant l’autre aurore,

Je n’aimai plus rien qu’à demi,

Sans mon ami, mon seul ami !

Un jour, l’invincible espérance

Poussa ton vaisseau vers la France :

Tu me ranimas sur ton cœur…

Jeune, on ne meurt pas de bonheur !

Mais la guerre appelait tes armes…

Sous tant de baisers et de larmes.

Je ne t’ai revu qu’à demi,

Mon jeune ami, mon seul ami !

Plus tard, un enfant du village

Accourut, tout pâle au visage,

Disant : « Voulez-vous le revoir ?

Demain ce sera sans espoir.

Déjà les prières sont faites,

Venez vite ; comme vous êtes… »

Et je revins morte à demi.

Mon pauvre ami ! mon seul ami !