Sixième veille

By René-François Sully Prudhomme

Written 1878-01-01 - 1878-01-01

Ce soir, comme un enfant que sa sœur a boudé

(La muse au rendez-vous n'étant pas la première),

Je n'ai pas su chanter sans l'aide coutumière ;

À ma fenêtre alors je me suis accoudé.

Mais l'infini non plus ne m'a rien accordé :

Dans l'archipel sublime aux îles de lumière,

Où l'âme au vent du large enfle sa voile entière,

J'ai promené l'espoir, et n'ai pas abordé.

De l'Ourse et des Gémeaux mes yeux ne sont plus ivres,

Depuis que, refroidis à la pâleur des livres,

Dans ces cruels miroirs ils cherchent des leçons.

Le ciel s'évanouit quand la raison se lève ;

Les couleurs n'y sont plus que de subtils frissons,

Et toute sa splendeur a moins d'être qu'un rêve.

Courbé sous ton pâle flambeau,

Que de chimères tu te crées,

Pendant qu'aux plaines éthérées

La nuit mène son clair troupeau !

Poète, la lyre et le cygne

Dorent le voile aérien ;

Tes astres mêmes te font signe,

Et tu ne leur réponds plus rien.

Tous les soleils auxquels tu penses

Regarde-les se balancer ;

Contemple ces magnificences

Plus douces à voir qu'à penser !

Poète ingrat, ton cœur se blase

Sur les ravissements d'en haut.

Malheur aux vaincus ! Il le faut.

Les nuits ne sont plus à l'extase.

Je contemplais les nuits sans nul présage amer,

Quand, jadis, me leurrait leur promesse illusoire,

Comme un enfant qui suit, du haut d'un promontoire,

Les feux rouges et bleus des fanaux sur la mer.

Mais aujourd'hui j'ai peur de l'uniforme éther :

Depuis que ma terrasse est un observatoire,

Je songe, connaissant la terre et son histoire,

Que tout astre, sans doute, a son âge de fer.

Tu seras terre aussi, toi qu'on nomme céleste,

Et tu te peupleras pour la guerre et la peste,

Étoile ; et je te crains, car j'ignore où je vais :

J'ai peur que les destins ne soient partout les mêmes,

Puisque le sort du monde est quelque part mauvais,

Et que les fins pour moi sont toutes des problèmes.

Ne crois pas que les habitants

Des sphères où tu te fourvoies,

Y vivent tristes ou contents

Par nos douleurs ou par nos joies :

Autres sphères, autres désirs !

Et tes présomptions sont vaines ;

Cherche ailleurs nos futurs plaisirs,

Comme aussi nos futures peines.

Hors du lieu, les âmes des morts

Auront toutes, selon leurs fautes,

Des demeures plus ou moins hautes,

Dans un monde inconnu des corps.

Ne la cherche pas dans l'espace,

La justice accomplie en Dieu !

Je ne conçois rien hors du lieu,

Notre avenir entier s'y passe.

Contre le ciel, titans nouveaux, nous guerroyons ;

Où la fougue échoua, triomphe la tactique ;

Un triangle l'atteint, debout sur l'écliptique,

Un cristal l'analyse en brisant ses rayons ;

Nous savons maintenant, par leurs échantillons,

Que les astres sont tous de matière identique,

Comme ils sont tous régis, dans leur fuite elliptique

Par un même concert de freins et d'aiguillons.

De ces deux vérités la rigueur m'épouvante :

L'une ôte aux paradis que l'espérance invente

L'éclat surnaturel qu'admire l'œil fermé ;

L'autre me fait douter si mes vœux et mes gestes

Sont plus libres sur terre, où mon être a germé,

Que le vol de ce bloc dans les déserts célestes.

Dieu seul fait le geste vivant !

Le fougueux élan de la terre

Ne fait pas l'essor volontaire

De la ronde où chante l'enfant ;

L'orbe immense que doit décrire

Ce vaste bloc inanimé,

Ne fait pas le pli du sourire,

Seul volontaire et seul aimé.

Non ! C'est une force princière

Qui dans toute chair veut et sent ;

C'est, mélangée à la poussière,

Une haleine du tout-puissant !

Et ce souffle à chaque être assigne

Avec sa dignité son rang.

Où le destin règne en tyran

Est-il rien de digne ou d'indigne ?

L'enfant prête un vouloir libre et capricieux

Au papillon qu'il suit et qui toujours recule,

La fleur suit le soleil de l'aube au crépuscule,

Le zéphyr semble errer comme un lutin joyeux,

Chaque être a l'air d'agir comme il l'aime le mieux,

Cependant chaque atome aveuglément circule :

De l'haleine des vents la moindre particule

Doit son vol et sa route au branle entier des cieux ;

La plante est une horloge ; et sans se dire : « où vais-je ? »

Le papillon voltige ainsi que flotte un liège,

D'équilibre et d'instinct tout son caprice est fait ;

Et la main qui l'a pris n'a pu faire autre chose.

Nul acte qui ne soit un nécessaire effet,

Nul effet révolté contre sa propre cause !

Par je ne sais quoi de brutal

Et d'hostile à toute noblesse,

Un monde absolument fatal

Dans ma conscience me blesse !

Non ! Le courage et la fierté

Ne permettront jamais qu'on nie

L'incompréhensible harmonie

Des lois et de la liberté !

Si le mystère que tu creuses

Confond les plus puissants esprits,

De simples âmes généreuses

Le prouvent sans l'avoir compris !

Arrière ta philosophie !

Moi je sais dès que mon cœur sent.

Pour moi, qui ne sais qu'en pensant,

Sentir à penser me convie.

Seul le plus fort motif peut enfin prévaloir :

Fatalement conçu pendant qu'on délibère,

Fatalement vainqueur, c'est lui qui seul opère

La fatale option qu'on appelle un vouloir.

En somme, se résoudre aboutit à savoir

Quelle secrète chaîne on suivra la dernière ;

Toute l'indépendance expire à la lumière,

Puisqu'on saisit l'anneau sitôt qu'on l'a pu voir.

Tout ce qu'un être veut, son propre fond l'ordonne,

Mais l'ordre, irrésistible à son insu, lui donne

Le sentiment flatteur qu'il est sollicité.

Ainsi la liberté, vaine horreur de tutelle,

N'est que l'essence aimant le dernier joug né d'elle,

L'illusion du choix dans la nécessité.

Debout ! Debout ! ô Macchabées !

Ô Léonidas, ô Brutus !

Ô Christ ! ô victimes tombées

Pour les droits ou pour les vertus !

Debout ! Grands saints et grands stoïques !

Et de toute votre hauteur

Laissez vos linceuls héroïques

Descendre sur cet imposteur !

Qu'il sente sur sa tête infâme

Leur poids grossir comme un remords !

Qu'il entende sourdre en son âme

L'anathème indigné des morts !

J'irai sans lui, d'un seul coup d'aile,

Droit au cœur de la vérité.

Sous l'anathème immérité

J'y rampe, explorateur fidèle.

Mais j'achève, déçu, sans avoir débarqué,

Cette exploration que nul vent ne seconde ;

Et mon espoir se brise et s'abîme sous l'onde,

Comme succombe un mât par la tempête arqué.

Si l'ordre universel dans l'atome est marqué,

Plus rien, pas même Dieu, n'est responsable au monde ;

Et j'erre, moi qui cherche, entraîné par ma sonde,

Dans l'orbite de l'astre où mon poids m'a parqué.

Si le vouloir, jouet d'une invincible amorce,

N'est plus qu'un vœu fatal complice de la force,

À quoi bon demander la justice au destin ?

L'égoïsme partout, qui se masque ou s'étale ;

Partout l'activité criminelle ou fatale !

De mon périple ingrat voilà donc le butin !

Que la raison fait le jour triste !

Mais où finit son examen

Quelque chose de grand subsiste :

Le battement du cœur humain.

Si rien de noble ne demeure,

Quand on a criblé l'univers,

D'où vient en moi le fou qui pleure

Sur des maux qu'il n'a pas soufferts.

Ce fou, plus grand que ma personne,

Des blessures d'autrui saignant,

Qui fait taire, quand je raisonne,

Ma raison même, en s'indignant ?

Ah, crois-moi ! Son délire auguste,

C'est du juge infini l'arrêt !

L'équité, si l'arrêt est juste,

Même sans Dieu, le dicterait.

Les deux poids suspendus, que la barre oscillante

Berce avec symétrie autour d'un de ses points,

Ne s'alignent qu'après s'être fuis et rejoints :

La plus juste balance est aussi la plus lente ;

Mais quand elle a dicté sa sentence indolente,

Entre les deux plateaux, immobiles témoins,

L'équilibre, établi, ne l'est pas plus ou moins.

Il n'est pas d'équité qu'un droit meilleur supplante.

Un droit surnaturel est un dogme insensé !

Que par l'homme ou les dieux le droit soit dispensé,

Entre toutes les mains la balance est unique.

La créature y peut juger le créateur ;

Et quiconque a senti l'ordre du monde inique,

S'il n'est pas un athée, est un blasphémateur.

Toi par qui, suprême inconnue,

Le grand problème se résout,

Qui que tu sois, cause de tout,

Où chaque essence est contenue !

Tu n'es pas nulle, car je suis,

Et n'ai d'être que par toi-même,

Et, rien qu'en sondant le problème,

Je t'atteste quand tu me fuis.

Et tu n'es pas imaginaire,

Toi, source unique du réel ;

Tu n'habites pas un vain ciel :

C'est toi qu'on craint dans le tonnerre,

C'est toi qu'on prie en tous les dieux,

Seule forte et seule immortelle !

Sa puissance éclate à tes yeux ;

Mais sa justice, où donc est-elle ?

J'écrase un moucheron sans peur d'être honni,

Exempté des soucis de la miséricorde,

Sans même que la bête innocente me morde,

Sans raison, par le droit du caprice impuni.

Mais l'homme, qui s'érige en roi dans l'infini,

N'a pas l'immunité du haut rang qu'il s'accorde.

Des pressoirs de la mort son propre sang déborde,

À quelque énorme soif incessamment fourni.

Qui sait ? Ne suis-je point insecte pour un autre ?

Pour l'habitant d'un monde où s'abîme le nôtre,

Géant dont l'œil baissé me semble être un ciel bleu ?

J'y songe ! Et si parfois sur le bord de ma table

Se pose un moucheron, le sentant respectable,

Je l'épargne pour croire à la bonté d'un dieu.

Oui ; toi-même un géant t'épie ;

Mais il n'est pas capricieux :

Avant d'écraser un impie

Il le suit longuement des yeux.

N'abuse pas de son silence,

Car il pourrait bien se fâcher…

Je sens son poing qui se balance,

Comme un fardeau qu'on va lâcher.

Nul n'a prévu ce qu'il décide,

Son calme immuable est trompeur,

Et malgré son dédain placide

Ton impiété me fait peur !

Crois donc à la bonté suprême

Puisqu'en la défiant tu vis !

Les doutes sont-ils des défis ?

Et l'angoisse est-elle un blasphème ?

Des vivants, qu'il fait naître et dont il n'a pas soin,

L'économe éternel trompe la confiance :

Le besoin donne un droit, le droit une créance ;

Ils sont tous créanciers de l'auteur du besoin.

L'universelle faim, dont il est le témoin,

Réclame chaque jour une ample redevance ;

À lui seul incombait d'y pourvoir à l'avance,

D'apporter la pâture, ou d'y veiller de loin.

Si donc il est un dieu, l'appétit constitue,

Dans chaque être apte à vivre et que le jeûne tue,

Un droit à s'assouvir, dont lui répond ce dieu !

Mais partout je ne trouve, en l'absence du maître

Que d'impuissants pasteurs qui règnent en son lieu

Parasites sacrés du troupeau qu'ils font paître.

La bête, rampant sous le ciel,

N'a, dans l'orage ou l'éclaircie,

Rien qu'elle invoque ou remercie,

Nul recours providentiel ;

Mais l'homme au loin se cherche une aide

En de sublimes régions.

Seul être que l'azur obsède,

Il a seul des religions ;

Prolongeant le temps et l'espace,

Il craint, pour le crime impuni,

Qu'ailleurs l'éternité n'amasse

Des colères dans l'infini.

Les cultes ont rendu moins frustes

L'âme et les mœurs de leurs croyants.

Ils ont fait plus de mendiants

Et de meurtriers que de justes.

Par ses religions au meurtre convié,

L'homme, même en tuant, croit faire une œuvre pie :

De la gorge des bœufs, du sein d'Iphigénie,

Coulait jadis à flots le sang sacrifié ;

Et tout à l'heure encore un prêtre a confié

À ta lèvre, ô chrétien ! La victime infinie,

Et dans la lâche paix de la faute impunie

Tu savoures un dieu pour toi crucifié !

Il faut pour ton salut qu'il souffre et qu'il expire,

Et qu'au trou de son flanc, comme un cruel vampire,

Ton péché sanguinaire aspire un paradis.

Quelle que soit la pourpre où le bonheur se vautre,

Tout vivant qui jouit en martyrise un autre :

C'est le destin pareil des saints et des maudits.

Pourquoi donc enfoncer les pointes

D'une ironie âpre et sans foi

Au cœur de ceux qui, les mains jointes,

Veulent prier même pour toi,

Qui pratiquent, fût-ce à grand'peine

Et par la seule peur du feu,

La charité, si surhumaine

Qu'elle suffit à prouver Dieu ?

Ah ! C'est grâce à la foi sincère,

Par un œil humblement baissé,

Que sur notre immense misère

Le premier baume fut versé.

Je vois une larme qui monte,

Au bord de tes cils affleurant…

Je la laisse couler sans honte ;

Mais on y voit trouble en pleurant.