Soleils du soir

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Quand les soirs furieux stagnent leurs mornes flammes

A même l'horizon des villes et des champs,

Alors sont arrondis sur les soleils couchants

Les yeux humains remplis du mystère des âmes.

Ils pleurent le regard triste des exilés

Songeant les nords et les midis de leur enfance

Et des soleils pareils versant leur abondance

De pourpre à des lointains autrement profilés ;

Ils pleurent le regard des amours terminées,

Le regret des amants autrefois abattus

Longtemps contre l'épaule offerte à l'heure où, tus,

Leurs couples venaient voir se mourir les journées ;

Ils jettent le coup d'œil d'incompréhension

Des passantes banalités indifférentes

Et le coup d'œil aussi des misères errantes

Qui n'ont plus de regard pour l'admiration.

Ils clignent le plaisir paisiblement artiste

Qui s'attarde aux chaos changeant de la couleur

Et la mélancolie émue en sa pâleur

De ceux que la beauté divinement attriste.

Ils luisent de l'espoir des grandes tragédies,

Les yeux, les deux yeux fous qu'ouvrent les révoltés

vers l'allusion rouge aux cieux ensanglantés

De leur rêve flambant déjà ses incendies ;

Et les deux yeux aussi de la dévotion

Lèvent sur les couchants leur douceur extatique

Et déjà voient brûler l'heure apocalyptique

Où s'éploiera l'essor de notre assomption.

Du fond des champs, du fond des palais et des bouges,

Comme ceux des hiers, comme ceux des demains,

Ah ! ce qu'ils voient ! tout ce qu'ils voient, ces yeux humains

dardés sur la splendeur des larges soleils rouges !