Sommation irrespectueuse

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Rire étant si jolie,

C'est mal. Ô trahison

D'inspirer la folie,

En gardant la raison !

Rire étant si charmante !

C'est coupable, à côté

Des rêves qu'on augmente

Par son trop de beauté.

Une chose peut-être

Qui va vous étonner,

C'est qu'à votre fenêtre

Le vent vient frissonner,

Qu'avril commence à luire,

Que la mer s'aplanit,

Et que cela veut dire :

Fauvette, fais ton nid.

Belle aux chansons naïves,

J'admets peu qu'on ait droit

Aux prunelles très vives,

Ayant le cœur très froid.

Quand on est si bien faite,

On devrait se cacher.

Un amant qu'on rejette,

À quoi bon l'ébaucher ?

On se lasse, ô coquette,

D'être toujours tremblant,

Vous êtes la raquette,

Et je suis le volant.

Le coq battant de l'aile,

Maître en son pachalick,

Nous prévient qu'une belle

Est un danger public.

Il a raison. J'estime

Qu'en leur gloire isolés,

Deux beaux yeux sont un crime,

Allumez, mais brûlez.

Pourquoi ce vain manège ?

L'eau qu'échauffe le jour,

La fleur perçant la neige,

Le loup hurlant d'amour,

L'astre que nos yeux guettent,

Sont l'eau, la fleur, le loup,

Et l'étoile, et n'y mettent

Pas de façons du tout.

Aimer est si facile

Que, sans cœur, tout est dit,

L'homme est un imbécile,

La femme est un bandit.

L'œillade est une dette.

L'insolvabilité,

Volontaire, complète

Ce monstre, la beauté.

Craindre ceux qu'on captive !

Nous fuir et nous lier !

Être la sensitive

Et le mancenillier !

C'est trop. Aimez, madame.

Quoi donc ! quoi ! mon souhait

Où j'ai tout mis, mon âme

Et mes rêves, me hait !

L'amour nous vise. Certe,

Notre effroi peut crier,

Mais rien ne déconcerte

Cet arbalétrier.

Sachez donc, ô rebelle,

Que souvent, trop vainqueur,

Le regard d'une belle

Ricoche sur son cœur.

Vous pouvez être sûre

Qu'un jour vous vous ferez

Vous-même une blessure

Que vous adorerez.

Vous comprendrez l'extase

Voisine du péché,

Et que l'âme est un vase

Toujours un peu penché.

Vous saurez, attendrie,

Le charme de l'instant

Terrible, où l'on s'écrie :

Ah ! vous m'en direz tant !

Vous saurez, vous qu'on gâte,

Le destin tel qu'il est,

Les pleurs, l'ombre, et la hâte

De cacher un billet.

Oui,pourquoi tant remettre ?

Vous sentirez, qui sait ?

La douceur d'une lettre

Que tiédit le corset.

Vous riez ! Votre joie

À Tout préfère Rien.

En vain l'aube rougeoie,

En vain l'air chante. Eh bien,

Je ris aussi ! Tout passe.

Ô muse, allons-nous-en.

J'aperçois l'humble grâce

D'un toit de paysan ;

L'arbre, libre volière,

Est plein d'heureuses voix ;

Dans les pousses du lierre

Le chevreau fait son choix ;

Et, jouant sous les treilles,

Un petit villageois

A pour pendant d'oreilles

Deux cerises des bois.