Souvenir de voyage

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Nous étions, une année, en Suisse

Un ami et moi, son complice,

Ni plus ni moins que deux Anglais ;

Quand il nous prit la fantaisie

D’aller voir, en leur Valaisie,

Ces messieurs crétins du Valais.

Un jour, donc, par un temps propice,

Nous dévalions à Saint-Maurice.

Sis entre deux monts sourcilleux,

Et le chef-lieu du crétinisme,

Si l’on en croit ceux du tourisme.

Nous ne pouvions espérer mieux.

Nous gagnâmes une guinguette,

Où déjà le patron nous guette,

En nous souhaitant « bon matin » :

« Ces messieurs dîneront, sans doute ? »

Nous l’interrompîmes : « Écoute !

Trouve-t-on ici des crétins ? »

Mais lui, fixant comme une cible

Nos deux visages impassibles,

Hésita, craignant de choisir

La réponse définitive,

Qui ferait de nous ses convives,

Ou nous déciderait à fuir.

Enfin, avec un bon sourire,

Il prit le parti de nous dire :

« Non, messieurs, non. — C’est malheureux ! »

Fîmes-nous. « Oui, c’est bien dommage,

Car, désirant leur rendre hommage,

Nous n’étions venus que pour eux. »

Voilà notre homme fort en peine,

Mais, de peur de perdre une aubaine,

« Quoi, messieurs ! c’est donc sérieux !

Nous dit-il. « Eh bien ! que je meure !

Si vous n’en voyez, tout à l’heure,

Au moins un, des plus curieux. »

Alors, nous nous mîmes à table.

Et bientôt un être minable

Entra, fichu comme Scarron,

Torticol, et bigle et bancroche,

En lequel absurde fantoche,

Nous reconnûmes le patron…

Étant, ce jour-là, d’humeur tendre,

Nous feignîmes de nous méprendre

À cet artifice enfantin,

Sans autrement lui chercher noise.

Plus tard en réglant notre ardoise

Nous lui dîmes : « Bravo, crétin ! »

Et lui : « Messieurs, point de colère !

Ce que j’en fis c’est pour vous plaire.

Mais, si vous m’avez bien compris,

Nous n’avons de crétins en Suisse,

Non plus ailleurs qu’à Saint-Maurice,

Que quand il en vient de Paris. »