Spectre

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Ce soir, Hamlet en deuil sort de l'encrier noir.

Il vient, me regardant jusqu'au fond des prunelles,

Mettre dans mes deux mains ses paumes solennelles

Et s'asseoir près de moi blême de désespoir.

Doux prince, j'aime bien mes mains dans vos mains pâles,

Le glauque de vos yeux pensifs d'homme du Nord,

Votre grand manteau noir frère des manteaux d'or

Où l'améthyste a mis ses fleurs épiscopales.

Un souvenir lointain erre dans votre deuil,

Pareil à la senteur des choses qu'on exhume ;

La Légende ineffable a laissé de sa brume

En vous qui la quittez pour paraître à mon seuil.

Je baiserai vos mains ce soir inoccupées

Où l'encre mit d'abord son stigmate innocent,

Dont ensuite le sort tacha les doigts de sang,

Eux manieurs de plume et non porteurs d'épées.

Je poserai mon front contre votre front lourd

Car tous deux, ennemis du faste et du tapage,

Nous nous sommes penchés sur une même page,

Avec la même angoisse, avec le même amour.

Nous avons tous les deux songé les mêmes songes,

Nos faces ont pâli sur les mêmes labeurs

Et nous avons aussi versé les mêmes pleurs

Sur les mêmes humains et leurs mêmes mensonges.

Vous me raconterez votre spectre anxieux,

Je vous dirai le mien qui me suit à la piste

Car je suis folle aussi d'entendre sa voix triste

Et de sentir toujours ses deux yeux dans mes yeux.

Car, comme votre père aux injonctions brèves,

Impérieux et froid le Suicide est là ;

Car tous deux, inquiets d'un semblable au-delà,

Nous n'obéissons pas à cause de nos rêves !

Ah ! les rêves !… Toujours toujours rêver en vain

Et toujours agrandir ses deux yeux dans le vide

Et toujours revenir à sa pensée avide

Comme l'ivrogne affreux qui retourne à son vin !

Toujours l'atroce mort quand le corps va s'étendre

Mêlant l'allusion du néant au sommeil

Toujours le même sombre et soucieux réveil

Où l'horreur d'exister encor vient vous reprendre !

Ah vivre !… vivre en paix, vivre en simplicité

Sans chercher à sonder notre propre mystère,

Sans cris vers l'Infini qui persiste à se taire ;

Ah vivre !… Ou bien alors n'avoir jamais été !

Doux prince, approchez-vous. Vous n'êtes qu'un fantôme

Mais puisque, comme vous j'ai rêvé quelquefois,

Puisqu'aussi sous mon front ma pensée a le poids

D'un monde dont le faix tiendrait dans un atome,

J'aime le manteau noir frère des manteaux d'or

Où l'améthyste a mis ses fleurs épiscopales

Et contempler longtemps, les mais dans vos mains pâles

Le glauque de vos yeux pensifs d'homme du Nord…