Stances a la louange du soulier
Written 1650-01-01 - 1650-01-01
Moy qui fut pris ce Caresme,
Et qui me vis au pouvoir
D'un beau Soulier jaune, et noir
Que j'aymois plus que moy-mesme :
je suis maintenant en feu,
Pour un Soulier noir, et bleu.
Comme un criminel qu'on mene
Où son Destin l'a reduit,
A la Bastille est conduit,
Sortant du bois de Vincenne :
Ainsi mon cœur prisonnier
Va de soulier en soulier.
Le pied qui cause ma peine,
Et qui me tient sous sa loy :
Ce n'est pas un pied de Roy ;
Mais plustost un pied de Reyne,
Car je voy dans l'avenir,
Qu'il le pourra devenir.
Sur ce beau pied la Nature
Admirable en ses effets,
A sceu bastir un Palais
De divine Architecture ;
Où se trouvent tous les Dieux
Mieux logez que dans les Cieux.
C'est un grand Temple d'yvoire,
Plein de grace et de beauté,
En quelques lieux marqueté
D'une Ebene douce et noire
Qui sert en ce lieu si beau
Comme d'ombre en un tableau.
Deux flambeaux incomparables,
Plus brillans que le Soleil,
Par un éclat sans pareil,
Et des rayons favorables,
Rendent les lieux d'alentour
Pleins de lumiere et d'Amour.
La nef de cét edifice
Est pleine d'un jour tres-pur,
Mais le cœur en est obscur,
Et fait par tel artifice,
Que les yeux les plus perçans
Ne penetrent point dedans.
Tout ce que la Terre et l'Onde
Produisent de precieux :
Tout ce qu'on voit dans les Cieux,
Et qui paroist dans le monde,
Est fait imparfaitement,
Au prix de ce bastiment.
Mais un personnage antique,
Parent de Nostradamus,
M'a dit en termes confus ;
Que ce Temple magnifique,
Pour estre plus exaucé,
Sera bien-tost renversé.