Stances pour le nouvel an

By Laurent Tailhade

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

La belle dame de Paris

Trottine par le brouillard gris

Du matin, à pas de souris.

Son manchon de loutre ou d’hermine

Sur son nez rose, elle chemine

D’une façon leste et gamine.

Le trottoir est un lac gelé

Où son talon ensorcelé

Semble un papillon sur le blé.

Point d’atours ni de fanfreluches ;

Mais, pour braver les coqueluches,

La gamme sombre des peluches.

La voilette rouge, sur ses

Cheveux d’avoine mal lissés.

Met des tons de pourpre foncés.

Les Clymènes et les Zerlines

Sur les potiches zinzolines,

Du même air croquent des pralines.

La printanière blondeur

De sa gorgerette a l’odeur

Amène de l’Iris-powder.

Et son fin museau de belette

Rit à souhait pour la palette

De Fragonard ou de Willette.

Depuis le Gymnase, où renaît

Chaque soir monsieur George Ohnet,

Jusqu’à Peters, on la connaît.

Les hommes graves, par centaines,

Gantent leurs plus belles mitaines

Pour escorter ses pretantaines.

Et, surgissant on ne sait d’où,

Ce vieux coureur de guilledou,

Le Soleil, vient baiser son cou.

Or, cette dame qui s’avance

Est celle qui, pour redevance.

Nous apporte deuil ou chevance.

Au gui l’an neuf ! Le houx en fleur

De Christmas à la Chandeleur

S’épanouit, ensorceleur.

Les rois des terres levantines

Aux Porcherons chantent mâtines

Et subornent les Valentines.

La bûche flambe. Au gui l’an neuf !

Tel un oisillon de son œuf.

L’heure s’échappe. Trois ! six ! neuf !

Douze ! Et la flamme ranimée

À travers la rose fumée,

Exhale une âme parfumée.

L’Espérance donne du cor

Et, sur l’acier qui vibre encor,

Fait tinter son cothurne d’or.

Ô madame la jeune année,

Par vous me soit encor donnée

Une fleur de ma fleur fanée.

Pour avoir repos et soulas,

Faites germer en mon cœur las

Le regain des premiers lilas.