Stances sur sa maistresse

By Vincent Voiture

Written 1650-01-01 - 1650-01-01

Je sens au profond de mon ame,

Brusler une nouvelle flame :

Et laissant les autres amours,

Qui tenoient mon ame en altere,

J'ayme un garçon depuis trois jours,

Plus beau que celuy de Cythere.

Si le but de cette pensée,

A ma conscience offensée,

J'en ay defia le chastiment.

Car le feu qui brusla Gomore,

Ne fut jamais si vehement,

Que celuy-là qui me devore.

Mais je ne croy pas que l'on blâme

L'amoureuse ardeur dont m'enflame

Le bel œil de ce jouvenceau ;

Ni qu'aymer d'un amour extréme

Ce que Nature a fait de beau,

Soit un peché contre elle-mesme.

un soir que j'attendois la Belle,

Qui depuis deux ans m'ensorcelle ;

je vis comme tombé des Cieux,

Ce Narcisse objet de ma flame :

Et dés qu'il fut devant mes yeux,

Je le sentis dedans mon ame.

Sa face riante et naïve,

Jettoit une flame si vive,

Et tant de rayons alentour,

Qu'à l'esclat de cette lumiere

Je doutay que ce fust l'Amour,

Avecque les yeux de sa mere.

Mille fleurs fraichement écloses,

Les lys, les œillets et les roses

Couvroient la neige de son teint.

Mais dessous ces fleurs entassées,

Le serpent dont je fus atteint,

Avoit ses embûches dressées.

Sur un front blanc comme l'yvoire,

Deux petits arcs de couleur noire,

Estoient mignardement voûtez :

D'où ce Dieu qui me fait la guerre,

Foulant aux pieds nos libertez,

Triomphoit de toute la terre.

Ses yeux, le Paradis des ames,

Pleins de ris, d'attraits, et de flames,

Faisoient de la nuit un beau jour :

Astres de divines puissances,

De qui l'Empire de l'Amour

Prend ses meilleures influences.

Sur tout, il avoit une grace,

Un je ne sçay quoy qui surpasse

De l'Amour les plus doux appas,

Un ris qui ne se peut descrire,

Un air que les autres n'ont pas,

Que l'on voit, et qu'on ne peut dire.

Parmy tant d'ennemis renduë.

Ma liberté mal defenduë,

Fut sous le joug d'un Estranger ;

Mon Cœur se rendit à sa suite,

Et dans le fort de ce danger

Ma Raison se mit à la fuite.

Sans le connoistre davantage,

Ma volonté luy fit hommage

De tout ce qu'elle avoit en main ;

Mais du meschant l'ame inconstante,

Me trompa dés le lendemain,

Et me frustra de mon attente.

Plein de dépit et de colère.

Soudain je m'en devois défaire :

Apprenant par cette leçon,

Qu'il n'avoit point d'arrest en l'ame,

Et que sous l'habit d'un garcon,

Il portoit le cœur d'une femme.

Toutefois, malgré cette injure,

j'en pris un plus heureux augure :

Et je n'eusse pû croire alors,

Que le Ciel, dont il fut l'ouvrage,

Sous le voile d'un si beau corps,

Eust mis un si mauvais courage.

Mais sa malice découverte,

S'est reconnuë avec ma perte,

Car depuis on ne l'a pû voir :

Le perfide a gagné la fuite,

Tenant mon cœur en son pouvoir,

Avec ma liberté seduite.

Gagné d'une sorciere flame,

J'avois mis les clefs de mon ame

En la garde de ce voleur :

Mais d'une malice funeste,

M'en ayant rauy le meilleur,

Il mit le feu dedans le reste.

Mais je l'ayme, et quoy qu'il me face,

le voudrois revoir cette face,

Ce chef-d'œuvre tant estimé,

Où le Ciel tout son mieux assemble :

Et depuis j'ay tousjours aymé

Une fille qui luy ressemble.

Avec les traits de son visage,

Elle a sa taille et son corsage,

Sa voix, son port, et sa façon,

Son doux ris, son adresse extréme.

Enfin, sous l'habit d'un garcon,

Je l'aurois prise pour luy-mesme.

Ses yeux sçavent les mesmes charmes,

Elle vse de pareilles armes,

Avec tous les mesmes attraits :

Et croy, tant elle luy ressemble,

Qu'elle luy touche de bien prés,

Et qu'ils sont alliez ensemble.

Elle connoist bien, la meschante,

La cause du mal qui m'enchante,

Et qui me retient en langueur :

Et, sans doute, elle pourroit dire

Quelque nouvelle de mon cœur,

Et de celuy qui le retire.

Car, sans en voir d'autre apparence,

Je jurerois en asseurance,

A voir son visage assassin,

Et son œillade cauteleuse,

Qu'elle a sa part à ce larcin,

Et qu'elle en est la receleuse.

Amour, petit Dieu qui disposes

Du reglement de toutes choses ;

Et qui fais entendre tes loix

Par toute la machine ronde :

Fay-moy justice à cette fois,

Toy qui fais droit à tout le monde.

Fay-moy raison de l'inhumaine,

Qui retient mon cœur à la gehesne,

Sans esperance d'avoir mieux ;

Mais, sur tout, ne voy pas la belle :

Car si tu regardes ses yeux,

Je sçay que tu seras pour elle.

La mauvaise me tient ravie

Mon ame, mon cœur, et ma vie,

Car chez elle se vient sauver

Le voleur de cette depoüille.

Mais j'espere tout retrouver,

Si tu permets que je la foüille.