Stances

By Henri Régnier

Written 1902-01-01 - 1902-01-01

Si je vous dis, ce soir, en respirant ces roses

Qui ressemblent au sang que l'on répand pour lui :

L'Amour est là dans l'ombre et son pied nu se pose

Sur le rivage obscur du fleuve de la nuit.

Si je vous dis : l'Amour est ivre et taciturne

Et son geste ambigu nous trompe, car souvent

Il écrase une grappe au bord rougi de l'urne

Dont il verse la cendre aux corbeilles du vent.

Successif ouvrier de bonheur et de peine,

Il ourdit tour à tour sur le même fuseau

Les deux fils alternés de l'une et l'autre laine

Qu'il emmêle, débrouille et confond de nouveau.

Prenez garde, l'Amour est vain et n'est qu'une ombre,

Qu'il soit nu de lumière ou soit drapé de nuit,

Et redoutez sa vue étincelante ou sombre

Lorsque sur le chemin vous passez près de lui.

Fermez vos yeux prudents, si vous croyez l'entendre

Marcher sur l'herbe douce ou sur le sable amer,

Pour écouter en vous gronder et se répandre

Le bruit de la forêt et le bruit de la mer.