Strasbourg
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Moi, je vous dis ceci, Vandales,
A vous, qui, dans notre Paris,
Faites goûter à vos sandales
Ce sol que vous n'avez pas pris !
Moi, poète, dont l'âme esc faite
De la poussière d'un prophète,
Et dont le délire invaincu
Devance tout, âge et science,
Et ressemble la conscience
D'un avenir déjà vécu : —
Par ces Villes symbolisées
Qu'on voile à vos yeux éhontés,
Et dont les spectres confrontés
Vous parquent aux Champs-Élysées ;
Au nom des trois jours étouffants
Où nous avons à nos enfants
Enseigné leur future histoire
Et le nom du vainqueur piteux
Qui leur paraissait si honteux
De son triomphe expiatoire ;
Au nom de votre odeur d'ennui,
De votre servilité plate,
Et de cette épaisse omoplate
Où le bâton se sent chez lui ;
Malgré le démon qui vous mène
Comme les serfs de son domaine,
Et ce hasard à court délai
Qui met le sceptre de la terre
Aux mains d ?un peuple prolétaire
Ne pour manier le balai ;
Mais aussi, soldats d'étrivières,
Au nom du sang, limon amer,
Que les fleuves, où boit la mer,
Boivent aux urnes des rivières ;
Au nom d'un sombre souvenir ;
Au nom d'un plus sombre avenir,
D'une haine que rien n'apaise
Dans sa mortelle hérédité !—
Je vous ai vus ! J'ai médité !… —
L'Alsace restera française !
Console-toi, Strasbourg ! Tu prends
Un esclavage à courte haleine !
Si les montagnes les font grands,
Nous les avons vus dans la plaine !
Ils sont sortis de leurs forêts ;
Nous les avons toisés de près :
Console-toi, Metz, avec elle !
Leur orgueil n'est que vanité :
On te rend ta virginité,
S'ils te l'ont prise, elle est pucelle !
Patience ! on en voit le fond
De ces rêveurs ! On les mesure,
Ces guerriers de comptoir qui font
La guerre comme on fait l'usure !
Ces lourds chevaucheurs de brouillard,
Si ferrés sur le milliard,
L'histoire sainte et les cédules !
Gens d'esthétique, au parler lent,
Qui, pour fonder leur Vaterland,
Avaient besoin de nos pendules !
Ah ! oui, vous nous appartenez,
Villes sublimes et bénies !
Il est tramé par des génies,
Le fil par où vous nous tenez !
Vous êtes bien filles de France
Par la gloire et par la souffrance ;
Vous portez, Ô cœurs fraternels,
La cicatrice de famille
Où l'on reconnaît toute fille
De ses dévoûments éternels !
Dans quelque piège où l'on t'attire,
Alsace, tu nous appartiens,
Et nous nous déclarons les tiens,
Et nous adoptons ton martyre !
Quels que soient les derniers effets
Des supplices ou des bienfaits
Sur leur constance ou sur la tienne,
Tant que ton front pâle et charmant
Portera le pied allemand,
La France se fait alsacienne !
Comme en Israël autrefois,
Strasbourg sera la Ville sainte !
Ceux-là seront Français deux fois
Qui seront nés dans son enceinte.
Capitale de nos douleurs,
C'est à Strasbourg, et non ailleurs,
Que nous transférons la patrie ;
Et de ce membre mutilé
Tout le corps se dit exilé,
Toute vitalité flétrie !
Nos poumons ne respirent plus
L'air restreint de la délivrance !
Déchirez les pactes conclus :
C'est à Strasbourg que dort la France !
C'est nous qui sommes prisonniers :
A Strasbourg sont les pigeonniers
Où retourneront les colombes !
C’est l'air de Strasbourg qu'il nous faut !
Strasbourg toujours, Strasbourg bientôt !
Là sont nos foyers — ou nos tombes !
Défense de rire ou d'aimer
Aux enfants qui n'ont plus leur mère
Et défense aussi de semer
Même au terrain de la chimère !
Défense de lever les yeux
Sur les portraits de ces aïeux
Qui cessent d'être les ancêtres
D'une race sans feu ni lieu,
Qui laisse l'autel de son dieu
Servir d'écurie à des reîtres
Vin de la vengeance ! vieux vin
Dont la haine a planté la vigne !
Celui qui t'a nommé divin
T'a trouvé du mot un nom digne.
Quand un peuple en est altéré,
Malheur 'a ceux qui l'ont tiré !
Sous la langue qui le fustige,
Il fermente et devient du sang !
Et l'épouvante alors descend
Tous les escaliers du vertige !
Vigne ! hâte-toi de mûrir !
Car notre haine est bien âgée !
Car nous ne voulons pas mourir
Avant de t'avoir vendangée !
Soleil, quintuple tes rayons !
Et nous, pour une heure, enrayons
Sur la pente de l'espérance,
Et berçons le temps irrité ! —
Dieu sera dans l'obscurité
Le jour où s'éteindra la France !