Strasbourg

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Je veux me souvenir, et puis, je veux pleurer !

Les gouttes de la pluie usent enfin la pierre :

Je veux savoir si l'eau coulant de la paupière

Peut user ma douleur et me faire espérer !

C'est que je t'ai connue, Alsace ! oui ! bien connue,

Avec ton grandiose et paisible horizon,

Et tes fils généreux, faits de, forte raison,

D'austère probité, de vigueur contenue !

Depuis qu'au milieu d'eux m'a conduit mon chemin,

Je sais qu'à leur parole on peut croire sans crainte,

Qu'on peut, d'une sereine et confiante étreinte,

Rendre la pression de leur loyale main !

Noble terre, d'honneur et de bonté pétrie !

Je voulais dans ton sein me faire un doux séjour,

Puis, du dernier sommeil y reposer un jour,

Car je voyais en toi ma seconde patrie !

Aussi, quand tu tombas sous la main du vainqueur,

Je me sentis frémir d'une étrange souffrance :

Il me sembla qu'avec un lambeau de la France

Ces Germains arrachaient un lambeau de mon cœur !

Aussi, depuis qu'on a prononcé ta sentence,

Comme homme et citoyen je me sens amoindri ;

Et depuis ce moment je n'ai jamais souri ;

Un voile noir, pour moi, s'étend' sur l'existence !

Et cette plaie au cœur, je ne puis l'effleurer

Sans irriter soudain la cuisante morsure.

Quel baume, cependant, verser à ma blessure ?…

Je veux me souvenir, et puis, je veux pleurer !

O mon vaillant Strasbourg ! mon Strasbourg héroïque !

Tu fus grand, tu fus beau, quand tu bravais, stoïque,

D'effroyables calamités ;

Et ton front, ravagé par le fer et la flamme,

D'horreur et de respect, à la fois, remplit l'âme,

O martyre entre les cités !

Ensemble nous avons, durant ton agonie,

Traversé bien des nuits de cruelle insomnie,

Bien des jours tout souillés de sang ;

Et la fraternité des douleurs et des larmes

A relié, parmi ces terribles alarmes,

Mon cœur au tien d'un nœud puissant !

Quels jours ! et quelles nuits !… Farouches saturnales

De détonations éclatant, infernales,

A tous les coins de l'horizon ;

Troupeaux de malheureux réfugiés sous terre,

Tremblant de voir crouler leur toit héréditaire

Sur les voûtes de leur prison ;

Longs obus regorgeant de meurtre et de ravages,

Déchirant l'air avec des sifflements sauvages,

Comme un vol d'énormes vautours,

Puis, sur les durs pavés se brisant en mitraille,

Et, sous des jets stridents de tranchante ferraille,

Fauchant la foule aux alentours ;

Lourdes bombes qu'on voit, sinistrement ronflantes,

Tracer dans le ciel noir leurs courbes rutilantes

Et s'élancer jusqu'au zénith,

Puis, sur un haut pignon tout à coup venant fondre,

Éclater en trouant la maison qui s'effondre.

Broyer en poudre le granit ;

Puis, d'instants en instants, le sourd tocsin qui gronde,

Le lugubre incendie allumant à la ronde

Son formidable flamboiement,

Puis, les toits calcinés s'abîmant dans les flammes,

Et des gerbes de feu, comme de fauves lames,

Jaillissant vers le firmament ;

Hideux brancards, portant sur leurs toiles sanglantes

Des mutilés aux chairs rouges et pantelantes

Des mourants à l'aspect hagard,

Des femmes, des. enfants au front morne et livide,

Aux yeux déjà vitreux et fixés dans le vide,

Horreur et pitié du regard ;

Puis, la ruine immense, à demi consumée,

Des pans de murs croulants et noircis de fumée,

Restes à peine refroidis,

Cadavre d'une ville, étendu sur la terre,

Pareil à ces cités mortes, sous le cratère

Qui les mit en cendres jadis ;

Puis, enfin, la splendide et noble basilique,

Des âges reculés merveilleuse relique,

Parure, orgueil de la Cité,

Étalant aux regards ses douloureuses plaies,

Jonchant au loin le sol de pierres mutilées,

Débris de son front dévasté :

Telles sont les horreurs qui t'ont frappé naguère ;

Car, de tous les fléaux que déchaîne la guerre,

Pas un ne te fut épargné ;

Et cependant, Strasbourg ! durant ce long orage,

Je le jure, jamais n'a faibli ton courage,

A tous les malheurs résigné !

Et quand, au dernier jour, par la brèche élargie

Allaient monter l'assaut, le massacre, l'orgie

De la fureur et du trépas,

Comme une explosion jaillit de tes entrailles

Ce cri de la valeur : « Aux armes ! aux murailles !

« Mourons et ne nous rendons pas ! »

Plus tard, ô mon Strasbourg ! l'impartiale histoire

Nous dira tes revers, plus beaux qu'une victoire,

Et comment tu les subissais ;

Mais moi, ton fils de cœur, bien haut je le proclame :

Jusqu'au dernier moment tu n'eus qu'un vœu dans l'âme,

Un seul : vivre ou mourir Français !

Ah ! celui qui, durant cette épreuve abhorrée,

A senti comme moi palpiter sous sa main

Le grand cœur de l'Alsace, et puis, morne, éplorée,

L'a vue au pouvoir du Germain,

Celui-là vous dirait si la mère patrie

Compte un seul fils l'aimant d'un amour plus puissant,

Un fils plus prompt, sans même attendre qu'elle prie,

A verser pour elle son sang !

Car, à leurs yeux, la France est toujours la première

Qui brisa sur le sol l'ancienne iniquité,

Et qui des droits nouveaux éleva la bannière

Aux regards de l'Humanité !

Celui-là vous dirait quelle souffrance amère

Fit pleurer ces vaillants, si forts dans le danger,

Quand vint les arracher au doux sein de leur mère

La rude main de l'étranger !

Il vous dirait combien, à l'heure douloureuse,

Perd la France en perdant ce lambeau de sa chair,

Cette robuste race à l'âme généreuse,

Où son nom fut toujours si cher !

O France, noble Alsace ! O sœurs infortunées !

Est-ce donc bien fini pour vous ? Dans l'avenir,

A vous tendre les bras serez-vous condamnées

Sans pouvoir jamais les unir !

Et par-dessus les monts, odieuse barrière,

Levant chacune un front par le deuil abattu,

Vous direz-vous toujours, des pleurs dans la paupière

« O ma sœur ! c'est moi… m'entends-tu ? »

Mais non ! Consolez-vous, ô noble Alsace, ô France !

Les astres ne sont pas tous éteints ; dans vos cieux

Il en reste un encore, on le nomme : Espérance…

Ne le perdez jamais des yeux !