Suicide en partie double

By Maurice Mac-Nab

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Dans un cabaret de Grenelle,

En cabinet particulier,

Une jeune fille très belle

Soupait avec un clerc d’huissier.

Après avoir mangé les huîtres,

En buvant le coup du milieu,

Ils rédigèrent deux épîtres,

Un dernier et touchant adieu :

Mourons ensemble

Pour être heureux ;

La mort rassemble

Les amoureux !

Pendant qu’à ce couple si tendre,

Un garçon monte le café,

Deux coups de feu se font entendre

Et puis un soupir étouffé.

On accourt, on ouvre la porte…

Triste scène, horrible décor !

La jeune fille qu’on emporte.

En expirant murmure encor :

Mourons ensemble

Pour être heureux ;

La mort rassemble

Les amoureux !

On porte secours au jeune homme.

Immobile comme un paquet,

Il n’est pas mort, mais c’est tout comme ;

Son sang inonde le parquet.

— Vraiment, dit le patron, c’est drôle

Comme on se tue en ce moment ;

En voilà quinze à tour de rôle

Qui font le même testament !

Mourons ensemble

Pour être heureux ;

La mort rassemble

Les amoureux !

— Maladroit ! s’écrie en colère

Le docteur qu’on a dépêché :

Pourquoi faire le veau par terre

Quand on s’est à peine touché ?

— C’est Hortense qu’elle s’appelle,

Dit en pleurant le clerc d’huissier ;

Je voulais mourir avec elle,

La preuve en est sur le papier.

Mourons ensemble

Pour être heureux ;

La mort rassemble

Les amoureux !

Après une longue querelle

Je lisais ce drame à Stella :

« Ô mon chéri, s’écria-t-elle,

Faisons comme ces amants-là ! »

C’est demain matin qu’on se noie

(Faut-il qu’un amour soit profond !)

Je ferai la planche avec joie

Pendant qu’elle ira boire au fond !…

Mourons ensemble

Pour être heureux ;

La mort rassemble

Les amoureux !