Sur la démolition de la colonne de la place vendôme

By Albert Angot

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

O grand Napoléon, quelle amère pensée

Doit régner aujourd’hui dans ta tête bronzée,

Au faîte du trône d’airain

Qu’autrefois a taillé ta droite colossale

Dans les mille canons que l’Europe vassale

Livrait à ton bras surhumain !

Quand tu le bâtissais ce bronze indélébile,

Tu disais : — « L’étranger et la guerre civile

« Viendront y briser leurs fureurs ;

« Mes vieux héros sculptés, l’orgueil de la patrie,

« Arrêteront les rois et le peuple en furie

« Qui craindront encor l’Empereur.”

Oh ! combien était vaine, alors, ton espérance,

Rêve prodigieux d’un génie en démence,

Étincelante illusion !

Plus tard tu vis ici l’étranger apparaître ;

En lui tu reconnus jusqu’à deux fois ton maître :

Quelle amère déception !

Ce n’était point assez !… regarde dans a plaine !

Le Prussien est campé sur les bords de la Seine

Hélas ! pour la troisième fois ;

Pendant que sous tes pieds la populace armée,

Maîtresse de Paris, lutte contre l’armée

De la pauvre France aux abois.

Ce que Blücher ou Moltke, un jour, dans sa colère,

Devant Paris vaincu, jamais n’eût osé faire,

Ce peuple insensé le fera.

Quand le pays en deuil sous le Prussien succombe,

Il voudra, sous ses coups, que la Colonne tombe ;

Et ses débris il les vendra !

Un ramas d’étrangers, sans foyers, sans famille,

Rebut des nations, exploite la Guenille

Au nom de la Fraternité.

Que leur font, après tout, les gloires de la France,

Pourvu qu’avec ivresse, au soleil, leur démence

Étale sa lubricité !

Que leur font ce faisceau de souvenirs épiques,

Nos guerriers chérissant les combats héroïques,

Le bruit du fer contre le fer,

Le fracas des canons, la clameur des cymbales,

Répondant par une hymne au sifflement des balles,

Avec Desaix, avec Kléber !

Que leur font nos succès qui tiennent du prodige :

Et Jourdan sur la Sombre et Joubert sur l’Adige,

Gaëte pris par Masséna,

Pichegru s’emparant des flottes assiégées :

Du levant au couchant cent batailles rangées,

Thabor, Austerlitz, Iéna !

« Oui, qu’importe ! Aujourd’hui les peuples sont tous frères

« A bas tous les tyrans ! A bas toutes les guerres !

« Le Peuple doit tout dominer.

« Brisons les monuments de toute tyrannie !

« Que la route par nos au Droit soit aplanie.

« C’est le Peuple qui doit régner.”

S’ils veulent renverser la Colonne immortelle,

C’est que, dans leurs excès, ils tremblent devant elle,

C’est qu’ils redoutent l’Empereur ;

C’est qu’ils ont peur de voir, un jour, leur conscience

Leur dire à son aspect : — « Tu is servir la France

« Au profit de ton déshonneur ! »

Oh ! tu ne peux périr, Colonne trois fois sainte,

Où la foudre en tes flancs se cache à peine éteinte ;

Dis-moi que tu ne peux périr !

Dis que ton bronze est fort en sa longue spirale,

Qu’il saura résister à leur main infernale ;

Dis-moi que tu ne peux mourir !

Dis-moi que de tes flancs l’héroïque sculpture

Bravera leurs marteaux, comme la vieille armure

D’un chevalier bardé de fer,

Qui, ferme comme un roc, au sein de la bataille,

Supportait tous les coups et d’estoc et de taille

Qui pleuvaient drus sur son haubert.

Dis que c’est le géant de la Rome française

Qui tordit tout ensemble en sa vaste fournaise

Ton bronze et l’immortalité !

Oh ! dis-moi que ton moule est gardé par la gloire !

Qu’on peut le reconstruire, en consultant l’Histoire

Où notre nom est répété !

Ah ! c’est qu’on a besoin, en ces jours de tristesses,

D’avoir un souvenir de nos vieilles prouesses,

Avant de nous pouvoir venger ;

Pour voir en ce moment, sans éprouver de honte,

Sans qu’un flot de rougeur à la face nous monte,

Sous nos murs camper l’étranger !

Certes, on a besoin d’un monument sublime,

Quelque bronze vengeur, quelque trophée opime,

Pour montrer à ses fiers vainqueurs ;

Pour leur dire qu’aussi, lors de notre puissance,

Nous les vîmes plongés au sein de la souffrance,

Nous les vîmes verser des pleurs.

Voilà pourquoi, Colonne, image de victoire,

Pourquoi je veux garder les fantômes de gloire

Qui se pressent à tes côtés,

Je veux voir tes soldats, ces héros d’un autre âge,

Sortir encor vainqueurs du nouvel esclavage

De ces Vandales détestés.

Tremblez, vils étrangers et vile populace !

Dans le sein des Français la colère s’amasse,

Déjà votre règne est passé.

Tremblez ! J’entends déjà notre canon qui gronde

Dans le lointain ; et sans que le vôtre y réponde,

Le vrai Français s’est avancé.

Tremblez ! déjà j’entends, avec de longs murmures,

Au sein du monument résonner des armures,

Et comme un bruit confus de pas.

On dirait que, soudain, renaissent de leur cendre,

Les vieux héros bronzés cherchent à redescendre

Pour combattre avec nos soldats.

Vous avez réveillé ces ombres immortelles.

Les aigles, leurs gardiens, ont agité leurs ailes.

Craignez peut-être leur fureur !

Les foudres apaisées qu’ils portent dans leurs serres

Pourraient bien contre vous déchaînant leurs colères,

Vous renverser d’un trait vengeur.

Et toi, Hugo, toi, qui célébrais la Colonne

Sur ton luth immortel, dans un vers qui résonne

Ainsi qu’une cloche d’airain ;

Toi, qui chantais jadis nos splendides annales,

Au sein des nations nos courses triomphales,

Le front pur comme un jour serein ;

Oh ! que tu dois rougir de cette multitude

Que flattais avec trop de sollicitude,

De ces cruels démolisseurs !

S’il est bon de songer à clamer leur souffrance,

Il faut être assez fort pour braver leur licence,

Et pour enchaîner leurs erreurs.

Démolir ta Colonne !… y songes-tu ?… quel crime !

Lève-toi donc, poëte !… à ta lyre sublime

Attache une corde de fer.

Car tu l’as dit :— »Malheur à qui dit à ses frères,

« Dans un temps tout rongé de haine et de misères :

« Je retourne dans le désert. »

Me laisseras-tu seul, égoïste poëte,

Exhaler mes soupirs qu’emporte la tempête

Dans une rafale de vent ?

Viens à ma faible voix unir ta voix de flamme,

Pour dompter le courroux et le bruit de la lame,

Et faire taire l’ouragan.