Sur la gale de m. clinchamp
Written 1656-01-01 - 1696-01-01
On vint m'apprendre, l'autre jour,
Une nouvelle assez fatale :
On dit que le printemps, dont le charmant retour
Produit en tous lieux de l'amour,
N'a produit chez toi que la gale,
Et que contre ce vilain tour
Ta colère étoit sans égale.
Il est vrai qu'aussi, tout d'abord,
Je sentis un peu de colère :
Mais, en rêvant sur cette affaire,
Je reconnus que j'avois tort ;
Et, si j'avois un choix à faire,
J'aimerois, mais de beaucoup, mieux
Devenir galeux qu'amoureux.
Car l'amour est un mal étrange,
Et, devant un objet charmant,
On se gratte le plus souvent
Tout autre part qu'il ne démange.
Le feu secret de ce poison
Nous cause une démangeaison,
Qui fait qu'en se grattant d'autant plus on s'enflamme :
C'est la gangrène de notre âme,
C'est le farcin de la raison.
Oui, la gale vaut mieux, et sans comparaison ;
Et toi-même tu vas le croire,
Car j'espère te faire voir
Que l'on doit trouver, à l'avoir,
Et du plaisir et de la gloire.
Ça commençons par le plaisir.
Quel plaisir, quelle joie égale
Celle de visiter sa gale,
Lorsque l'on a quelque loisir ?
Deux mains, diversement fleuries,
Par cent objets divers viennent plaire à nos yeux ;
Et ces objets délicieux
Valent au moins les Tuileries.
Il n'est parterres, ni prairies,
Où les couleurs éclatent mieux.
On voit mille cirons, jaunes, blancs, rouges, bleus
Disputer du brillant avec les pierreries ;
Et de la gale vient le nom de galeries,
Bien véritablement, et sans plaisanteries,
Pour la diversité des objets curieux,
Dont les regards sont charmés en ces lieux.
C'est encor de la gale même,
Que la galanterie est appelée ainsi,
Par une ressemblance extrême
Que je te vais décrire ici.
Un galeux a l'âme ravie
D'apaiser sans témoin, et selon son envie,
La démangeaison de la chair :
Ainsi, quand un amant est seul avec sa belle,
Il n'a pas de plaisir plus cher,
Que d'en faire autant avec elle.
Mais quand et galant et galeux
Trouvent trop de gens auprès d'eux,
Leur passion est à la gêne.
Ni galant ni galeux ne peut à rien toucher :
Chacun tâche à cacher le penchant qui l'entraîne ;
Mais souvent leur contrainte est vaine,
La gale ni l'amour ne se peuvent cacher.
Après qu'un galeux, de la vue,
A parcouru ses belles mains,
(Car tous les soirs et les matins
Il goûte le plaisir d'en faire la revue) ;
Après que ses regards ont su le contenter,
S'ensuit le plaisir de gratter.
Or, pour t'en exprimer la douceur nonpareille,
J'ai beau rêver et gratter mon oreille,
J'ai beau ronger et ma plume et mes doigts,
Tu la sentiras mieux vingt fois,
Que ne le décrirait Corneille.
Mais, pendant que je suis en train
De parler d'étymologie,
Celle du mot gratter vaut une apologie.
Gratter, vient de gratus, il n'est rien plus certain ;
Et gratus est un mot latin,
Lequel mot en françois signifie agréable.
Vois donc si je suis véritable,
Et si la dérivation
N'est pas une conclusion,
Qu'il n'est rien de plus délectable ?
Tu dois en concevoir toute la volupté.
Passons maintenant à la gloire.
Un galeux est partout distingué, respecté,
Comme un homme de qualité,
Car, verbi gratia, veut-il manger ou boire ?
Il a toujours son fait à part,
Toujours son verre est à l'écart ;
Aucun ne le profane et n'y porte la bouche ;
On n'ose toucher ce qu'il touche.
C'est un titre si beau que celui de galeux
Qu'il est craint de toute la terre.
On voit même qu'en Angleterre,
Les fils aînés des rois s'en tiennent glorieux :
On les nomme Princes de Galles ;
Et tu peux te vanter, comme eux,
De prérogatives royales.
De plus, la gale, de tout temps,
Fut un symbole de sagesse.
Un proverbe de vieilles gens,
Déjà tout usé de vieillesse,
En prouve fort bien la noblesse :
Tout ainsi que trop galer cuit,
Tout de même, trop parler nuit.
Tu connois bien, par ce langage,
Que la gale rend l'homme sage,
Qu'elle instruit de bonne façon,
Et qu'avec la philosophie
Elle a très-grande sympathie,
Puisque toutes les deux font la même leçon.
Mais, comme trop parler peut nuire,
Je commence à m'apercevoir
Que je ne fais pas mon devoir ;
Qu'on fatigue les gens, quand on en veut trop dire,
Et qu'il est temps de réprimer
La démangeaison de rimer.
Aussi bien, suis-je las d'écrire :
Sage est-il qui de trop s'abstient.
Je finis donc pour être sage,
Et finis par un autre adage,
Dont à propos il me souvient
Et qui fort bien ici convient :
Réjouis-toi, car la gale te vient.