Sur la lecture des romans
Written 1656-01-01 - 1696-01-01
Hier je mis, chez Chloris, en train de discourir,
Sur le fait des romans Alizon la sucrée.
N'est-ce pas grand'pitié, dit-elle, de souffrir
Que l'on méprise ainsi la légende dorée,
Tandis que les romans sont si chère denrée ?
Il vaudroit beaucoup mieux qu'avec maints vers du temps
De messire Honoré l'histoire fût brûlée.
Oui pour vous, dit Chloris, qui passez cinquante ans :
Moi, qui n'en ai que vingt, je prétends que l'Astrée
Fasse en mon cabinet encor quelque séjour ;
Car, pour vous découvrir le fond de ma pensée,
Je me plais aux livres d'amour.
Chloris eut quelque tort de parler si crûment ;
Non que monsieur d'Urfé n'ait fait une œuvre exquise :
Étant petit garçon je lisois son roman,
Et je le lis encore ayant la barbe grise.
Aussi contre Alizou je faillis d'avoir prise,
Et soutins haut et clair, qu'Urfé, par-ci par-là,
De préceptes moraux nous instruit à sa guise.
De quoi, dit Alizon, peut servir tout cela ?
Vous en voit-on aller plus souvent à l'église ?
Je hais tous les menteurs ; et, pour vous trancher court,
Je ne puis endurer qu'une femme me dise,
Je me plais aux livres d'amour.
Alizon dit ces mots avec tant de chaleur,
Que je crus qu'elle étoit en vertus accomplie ;
Mais ses péchés écrits tombèrent par malheur :
Elle n'y prit pas garde. Enfin étant sortie,
Nous vîmes que son fait étoit papelardie,
Trouvant entre autres points dans sa confession :
J'ai lu maître Louis mille fois en ma vie ;
Et même quelquefois j'entre en tentation
Lorsque l'ermite trouve Angélique endormie,
Rêvant à tel fatras souvent le long du jour.
Bref, sans considérer censure ni demie,
Je me plais aux livres d'amour.
Ah ! ah ! dis-je, Alizon ! vous lisez les romans,
Et vous vous arrêtez à l'endroit de l'ermite !
Je crois qu'ainsi que vous pleine d'enseignements
Oriane prêchoit, faisant la chattemite.
Après mille façons, cette bonne hypocrite
Un pain sur la fournée emprunta, dit l'auteur :
Pour un petit poupon l'on sait qu'elle en fut quitte.
Mainte belle sans doute en a ri dans son cœur.
Cette histoire, Chloris, est du pape maudite :
Quiconque y met le nez devient noir comme un four.
Parmi ceux qu'on peut lire, et dont voici l'élite,
Je me plais aux livres d'amour.
Clitophon a le pas par droit d'antiquité :
Héliodore peut par son prix le prétendre.
Le roman d'Ariane est très-bien inventé :
J'ai lu vingt et vingt fois celui du Polexandre.
En fait d'événements, Cléopâtre et Cassandre
Entre les beaux premiers doivent être rangés.
Chacun prise Cyrus et la carte du Tendre,
Et le frère et la sœur ont les cœurs partagés.
Même dans les plus vieux je tiens qu'on peut apprendre.
Perceval le Gallois vient encore à son tour :
Cervantes me ravit ; et pour tout y comprendre,
Je me plais aux livres d'amour.
À Rome on ne lit point Boccace sans dispense :
Je trouve en ses pareils bien du contre et du pour.
Du surplus (honni soit celui qui mal y pense ! )
Je me plais aux livres d'amour.