Sur la mort de l'empereur charles vi

By François-Marie Arouet

Written 1775-01-01 - 1775-01-01

Il tombe pour jamais ce cèdre dont la tête

Défia si longtemps les vents et la tempête,

Et dont les grands rameaux ombrageaient tant d'États.

En un instant frappée,

Sa racine est coupée

Par la faux du trépas.

Voilà ce roi des rois et ses grandeurs suprêmes :

La mort a déchiré ses trente diadèmes,

D'un front chargé d'ennuis dangereux ornement.

O race auguste et fière !

Un reste de poussière

Est ton seul monument.

Son nom même est détruit, le tombeau le dévore ;

Et si le faible bruit s'en fait entendre encore,

On dira quelquefois : « Il régnait, il n'est plus ! »

Éloges funéraires

De tant de rois vulgaires

Dans la foule perdus.

Ah ! s'il avait lui-même, en ces plaines fumantes

Qu'Eugène ensanglanta de ses mains triomphantes,

Conduit de ses Germains les nombreux armements,

Et raffermi l'Empire,

De qui la gloire expire

Sous les fiers Ottomans !

S'il n'avait pas langui dans sa ville alarmée,

Redoutable en sa cour aux chefs de son armée,

Punissant ses guerriers par lui-même avilis ;

S'il eût été terrible

Au sultan invincible,

Et non pas à Wallis !

Ou si, plus sage encore, et détournant la guerre,

Il eût par ses bienfaits ramené sur la terre

Les beaux jours, les vertus, l'abondance, et les arts,

Et cette paix profonde

Que sut donner au monde

Le second des Césars !

La Renommée alors, en étendant ses ailes,

Eût répandu sur lui les clartés immortelles

Qui de la nuit du temps percent les profondeurs ;

Et son nom respectable

Eût été plus durable

Que ceux de ses vainqueurs.

Je ne profane point les dons de l'harmonie :

Le sévère Apollon défend à mon génie

De verser, en bravant et les mœurs et les lois,

Le fiel de la satire

Sur la tombe où respire

La majesté des rois.

Mais, ô Vérité sainte ! ô juste Renommée !

Amour du genre humain dont mon âme enflammée

Reçoit avidement les ordres éternels !

Dictez à la mémoire

Les leçons de la gloire,

Pour le bien des mortels.

Rois, la Mort vous appelle au tribunal auguste

Où vous êtes pesés aux balances du juste.

Votre siècle est témoin ; le juge est l'avenir :

Demi-dieux mis en poudre,

Lui seul peut vous absoudre,

Lui seul peut vous punir.