SUR L'ALBUM DE Mlle D. M…

By Jean Baptiste Caouette

Written 1892-01-01 - 1892-01-01

J'aime souvent, l'œil perdu dans l'espace,

A remonter l'échelle d'or du temps ;

Je vois alors, comme une aube qui passe,

L'éclair serein de mes premiers printemps.

Et j'aperçois la pauvre maisonnette

Où je naquis et coulai d'heureux jours,

Les beaux enfants à la figure honnête

Qui me juraient de m'estimer toujours !

Nous descendions la pente de la vie,

Insoucieux des heures à venir ;

Et pensions, dans notre étourderie,

Que le bonheur ne peut jamais finir !

Hélas ! pourtant (penser qui me chagrine)

Dieu moissonna mes amis tour à tour…

Je m'inclinai devant sa loi divine,

Car je compris pour l'enfant son amour.

Huit ans plus tard, je rencontrai vos frères ‒

Que le hasard sur ma route avait mis ‒

En entendant leurs paroles sincères,

Je m'écriai : soyons toujours unis !

Leur amitié fut l'écho de la mienne :

Nous étions faits, je crois pour nous aimer !

Et leur gaîté ‒ leur gaîté canadienne ‒

Sut de tout temps me plaire et me charmer.

Souvent le soir, aux lumières de l'âtre,

Nous prenions part à des festins joyeux,

Où notre esprit, ironique et folâtre,

Faisait la guerre aux sujets sérieux !

Oui, nous fêtions à la bonne franquette,

Comme fêtaient nos aimables aïeux ;

Nous nous moquions de l'absurde étiquette

Que le mondain s'impose en certains lieux.

Vous étiez jeune alors, mademoiselle :

L'on vous montrait encor le bé-A : ba !

Vous ne rêviez que poupée et dentelle,

Que ruban rose et succulent baba…

Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change !)

Vous n'êtes plus la « p'tite » d'autrefois ;

Vous possédez la sagesse d'un ange ;

Vous êtes grande et savante à la fois !

Vous avez eu ‒ superbe récompense ‒

A l'examen une médaille d'or :

C'est le fruit mûr d'une belle semence,

Oh ! gardez-la, comme on garde un trésor !

Sur votre front rayonne l'allégresse :

Rendez-en grâce au divin Créateur ;

Demandez-lui, pour unique richesse,

D'éterniser en vous tant de bonheur !