Sur le Passage d'un Régiment

By François Coppée

Written 1906-01-01 - 1906-01-01

Hier, songeant à la pauvre France

Dont s'achève l'effondrement,

Et navré de désespérance,

J'ai vu passer un régiment.

Sans doute il ne rappelait guère

Ceux que mon enfance escorta,

Si beaux sous leurs haillons de guerre

Encor poudreux de Magenta.

Elles sont en Prusse, captives,

Nos aigles de cinquante-neuf ;

Et, malgré ses couleurs si vives,

C'est toujours triste, un drapeau neuf.

Les noms glorieux qu'on y brode

En lettrés d'or sont par trop vieux,

Et pour le remettre à la mode,

De la mitraille vaudrait mieux.

C'est de l'opulente soierie ;

Mais il n'est sublime et sacré,

Ce symbole de la patrie,

Que sanglant et que déchiré.

Cependant je fus ému, certe,

Devant nos soldats de vingt ans.

Leur air crâne, leur pas alerte

Font penser à de meilleurs temps.

Ils avaient cette silhouette,

Ceux qui triomphaient, à Valmy,

Le chapeau sur la baïonnette,

En voyant s'enfuir l'ennemi ;

Et ces gamins hier à l'école,

Ces officiers d'âge plus mûr,

Passeraient sur le pont d'Arcole

Comme leurs anciens, j'en suis sûr.

De vrais Français ! Qu'ils sont ingambes !

Ils gagneraient, un contre dix,

Des batailles avec leurs jambes,

Comme a dit l'homme d'Austerlitz.

L'arme sur l'épaule, par quatre,

Légers malgré le poids du sac,

Ils allaient, et je sentais battre

Mon vieux cœur d'un joyeux tic tac.

Mais, brusquement, par la pensée

De notre honte d'aujourd'hui,

Ma mémoire fut traversée,

Et les beaux souvenirs ont fui.

Car, ce n'est douteux pour personne,

L'âme de ces pauvres soldats,

On la corrompt, on l'empoisonne,

Sous ce régime de Judas.

Ce petit pioupiou dont à peine

La barbe pousse maintenant,

Observez le regard de haine

Qu'il jette sur son lieutenant.

Il doit avoir, sous sa capote,

Quelque écrit de l'infâme Hervé,

Et dans sa cervelle idiote,

— Que sait-on ? — un crime est couvé.

Il connaît le couplet horrible

Qui lui conseille en termes brefs

De prendre, à la guerre, pour cible,

Non les ennemis, mais ses chefs ;

Et, devant son œil faux et terne,

J'ai bien peur que ce fantassin

Ne garde, au fond de sa giberne,

Une cartouche d'assassin.

Quant aux chefs… Oh ! l'ignominie !

Oh ! j'entends la France pleurer !…

Sous cette basse tyrannie

On voudrait les déshonorer.

Peut-être, — ô doute affreux ! — peut-être

Ce capitaine au mâle aspect,

Est un délateur, est un traître,

Est l'espion le plus abject.

Sachant que, sous la République,

On n'a rien que par ruse et dol,

Il tient son bijou maçonnique

Bien caché sous son hausse-col.

Mais pour obtenir tous ses grades

Et ses galons d'or sur drap fin,

Il a trahi ses camarades

Qu'il réduit à mourir de faim ;

Et sa croix d'honneur fut conquise,

Quand il dénonçait en haut lieu

Son colonel à tête grise

Qui se permet de prier Dieu.

Oh ! l'odeur de mort qu'on renifle

Et qui rôde autour du drapeau,

Sous cet André, l'homme à la gifle,

Sous ce Loubet, l'homme au chapeau !

O malheureuse et chère armée,

Qui devais nous reconquérir

La vieille frontière entamée,

C'est donc vrai que tu vas périr !

Récemment, ils ont mis tes armes

Au service de leurs mouchards,

Et contre des vierges en larmes,

Contre de purs et doux vieillards.

Mais alors ton frisson de honte,

L'affreux Combes l'a remarqué,

Et tu vas périr ! Il y compte,

Dans sa rage de défroqué.

Le voudras-tu ?… Moi, dans la rue,

Lorsque passa ce régiment,

J'ai salué comme on salue

Un cortège d'enterrement.