SUR L’INGRATlTUDE DES PEUPLES

By Alphonse Lamartine

Written 1812-01-01 - 1847-01-01

Un jour qu’errant de ville en ville,

Et cachant sa lyre et son nom,

L’aveugle qui chantait Achille

Montait au temple d’Apollon ;

Ses rivaux, que sa gloire outrage,

Le reconnaissent à l’image

Du dieu qu’on adore à Claros,

Et chassent du seuil du génie

Ce mendiant, dont l’Ionie

Un jour disputera les os !

À pas lents, la tête baissée,

Le vieillard reprend son chemin,

Seul, et roulant dans sa pensée

L’injustice du genre humain.

En marchant, sous son bras il presse

Sa lyre sainte et vengeresse,

Qui résonne comme un carquois ;

Et sur un écueil de la plage

Il va s’asseoir près du rivage,

Pleurant et chantant à la fois.

« Reptiles qui vivez de gloire,

Disait-il, déchirez mes jours !

Souillez d’avance ma mémoire

D’un poison qui ronge toujours !

Sifflez, vils serpents de l’envie !

De ma fortune et de ma vie

Arrachez le dernier lambeau,

Jusqu’à ce que les Euménides

Écrasent vos têtes livides

Sur la pierre de mon tombeau !

« Tel est donc le sort, ô nature,

Que tu garde à tes favoris ?

De tout temps l’outrage et l’injure

Sont le pain dont tu les nourris.

Sitôt qu’un des fils de Mémoire

Élève ses mains vers la gloire,

Un cri s’élève : il doit périr !

Semblable aux chiens de Laconie,

La haine dispute au génie

Un seuil qu’elle ne peut franchir.

« Cependant j’ai courbé ma tête

Au niveau de vos fronts jaloux ;

J’ai fui de retraite en retraite,

De peur d’être plus grand que vous !

Ma voix, sans écho sur la terre,

Montait sur un bord solitaire ;

Et quand je vous tendais la main

(Les siècles le pourront-ils croire ?),

Je ne demandais pas de gloire,

Ingrats ! je mendiais du pain !

« Mais le génie en vain dépouille

L’éclat dont il est revêtu :

Comme Ulysse qu’un haillon souille,

Il est trahi par sa vertu.

De quelque ombre qu’il se recèle,

Dès qu’un être divin se mêle

Aux enfants de ce vil séjour,

L’envie à sa trace s’enchaîne,

Et le reconnaît à sa haine,

Comme la terre à son amour.

« Si du moins, ô langues impures,

Contentes de boire mes pleurs,

Vos traits restaient dans mes blessures !…

Mais non : vous vivez, et je meurs !

Mes yeux, à travers leur nuage,

Vous voient renaître d’âge en âge.

Ô temps, que me dévoiles-tu ?

Toujours le génie est un crime.

Toujours, quoi ! toujours un abîme

Entre la gloire et la vertu ?

« Race immortelle des Zoïle,

Non, vous ne vous éteindrez plus !

Bavius attend son Virgile,

Socrate meurt sous Anitus !

Le Dante est maudit de Florence ;

La mort, dans sa dure indigence

Surprend l’aveugle d’Albion ;

Et l’Envie un jour se console

De marchander pour une obole

La gloire d’une nation !

« Le chantre divin d’Herminie,

Rongeant son cœur dans sa prison,

Sous les assauts de l’insomnie

Sent fléchir jusqu’à sa raison.

D’une haine injuste et barbare

Les sombres cachots de Ferrare

Éteignent-ils l’affreux flambeau ?

Non : la haine qui lui pardonne

Lui laisse entrevoir sa couronne,

Mais c’est plus loin que son tombeau !

« Et toi, chantre d’un saint martyre ;

Toi que Sion vit adorer

Toi qu’en secret l’envie admire,

En s’indignant de t’admirer ;

En vain, en rampant sur ta trace,

La Haine avec sa langue efface

Ta route à l’immortalité :

Trop grand pour un siècle vulgaire,

Ta gloire tristement éclaire

Son envieuse obscurité !

« En vain l’impure Calomnie

Lançant ses traits sur l’avenir,

Ne pouvant nier ton génie,

S’efforce au moins de le ternir :

Comme un vaisseau voguant sur l’onde

Traîne après soi la vase immonde

Qu’il a soulevée en son cours,

Ton nom, plus fort que l’injustice,

Traîne ton Zoïle au supplice

D’une honte qui vit toujours !

« Meute hideuse qu’un grand homme

Traîne sans cesse sur ses pas,

Toujours acharnés s’il vous nomme,

Honteux s’il ne vous nomme pas ;

Je pourrais… Mais que ce silence

Soit contre eux ma seule vengeance !

Les dieux nous vengent à ce prix.

Que l’oubli soit leur anathème ;

Que leurs noms n’héritent pas même

L’immortalité du mépris !

« Vils profanateurs que vous êtes,

Aux yeux des siècles indignés

Croyez-vous couronner vos têtes

Des rayons que vous éteignez ?

Non ! la gloire par vous ternie

Ne couvre que d’ignominie

Un front que l’ombre aurait caché ;

Et de ce front livide et blême

Le laurier tombe de lui-même,

Flétri dès qu’il vous a touché ! »

Il se tut : sa lyre plaintive

Suspendit ses rhythmes touchants,

Croyant que l’écho de la rive

Avait seul entendu ses chants ;

Mais, par ses rivaux irritée,

Sur ses pas la foule ameutée

Suivait sa trace et l’entendit :

Leurs cœurs de venin se gonflèrent,

Au lieu d’applaudir ils sifflèrent ;

Car ainsi l’envie applaudit.

Du sein de la foule offensée

De ces ennemis inhumains,

Soudain une pierre lancée

Va frapper sa lyre en ses mains.

L’aveugle en vain la presse encore,

Elle roule en débris sonore

Du sein qui veut la retenir ;

Mais, en se brisant sous ce crime,

Elle jette un accord sublime

Qui retentit dans l’avenir !