Sur un exemplaire

By Louis Dantin

Written 1932-01-01 - 1932-01-01

À toi, l'un de ces fous léguant

Au monde de nouvelles bibles ;

Père des valets arrogants

Et des misanthropes sensibles ;

Des chemineaux qui sous les cieux

Marchent, frères de la nature,

Cueillant partout, insoucieux,

L'illusion et l'aventure ;

Qui, des rubans qu'ils ont volés

Incriminent les chambrières,

Et, de caprice auréolés,

Dans les parcs montrent leurs derrières ;

Page naïf et fanfaron,

Dont la vie aux multiples masques

De ta fontaine de Héron

Ressuscite les jets fantasques ;

Labyrinthe en qui se fourvoient

Le penseur, l'ascète et l'amant ;

Prêcheur, au lit de ta « maman »,

Comme un vicaire de Savoie ;

Platon que la lune a frappé,

Père des incroyants mystiques,

Des stylites émancipés,

Et père aussi des romantiques !

Ton âme étrange a résumé

Les paradoxes que nous sommes

Et dans son énigme exprimé

L'âme énigmatique des hommes.

Justice, devoir à la bouche,

Dans ton coeur ni bon ni pervers

Isolé, défiant, farouche,

Tu portas ton propre univers.

Ton désir plane sur les cimes

Tel celui d'un pâtre ingénu ;

Et pourtant tu n'auras connu

Que des amours illégitimes.

Tu plains les marmots qu'on délaisse

Et du lait maternel privés ;

Mais tu mets, humaine faiblesse,

Tes petits aux Enfants-Trouvés.

Malgré tout, ô Jean-Jacques, j'aime

Ton être en ces pages épars,

Pour être, en tes maints avatars,

Resté splendidement toi-même ;

Pour avoir gardé ta fierté,

Renié tous les esclavages,

Et brûlé pour l'humanité

D'amours et de mépris sauvages ;

Pour avoir, au progrès rétif,

Et sous le rire de Voltaire,

Chanté le Huron primitif,

Vengé les tremblements de terre ;

Entendu les secrètes voix

Du monde et de sa beauté pure

Et chéri, sous l'ombre des bois,

La solitude et la nature.

Toujours ton nom retentira

Pour défense des droits qu'on lèse,

Et l'éternité flétrira

Le vol du beurre de Thérèse.

D'un siècle à l'abîme voguant

Tu traînes la plainte fatale

Et le souffle d'un ouragan

Gonfle ta toge orientale.

De tes méninges tourmentés,

De tes nerfs et de ta gravelle

Jaillit le cri d'où sont hâtés

Les pas d'une hégire nouvelle.

Tous, issus de ton noble tronc,

Nous te suivons, trouple infinie ;

Prends sous ta garde, saint patron,

Tous les bohèmes de génie.