Symphonie alpestre

By Victor Laprade

Written 1855-01-01 - 1855-01-01

Vois ces vierges, là-haut, plus blanches que les cygnes,

Assises dans l’azur sur les gradins des cieux !

Viens ! nous invitons l’âme à des fêtes insignes,

Nous, les Alpes, veillant entre l’homme et les dieux.

Des amants indiscrets l’abîme nous protège ;

Notre front n’a rougi qu’aux baisers du soleil,

Et les rosiers du soir sur notre sein de neige

Répandent seuls l’ardeur de l’ambre et du vermeil.

Nos flancs ont retenu leur première ceinture ;

Nul œil n’en profana les mystiques attraits ;

Là, sous l’épais rideau des grands bois sans culture,

Le cœur seul est admis à goûter nos secrets.

Nous laissons sur nos pieds verdoyants de prairies

Se jouer les pasteurs et croître les troupeaux ;

Viens, nous t’y verserons le lait des vacheries

Sur nos tapis de fleurs argentés de ruisseaux.

Notre souffle y répand toute vie, et nous sommes

Le réservoir sacré de toutes les vigueurs ;

Nous gardons purs le sang des taureaux et des hommes ;

Chez nous est le remède à tes vaines langueurs.

Pour qu’il reste ici-bas une place au mystère,

Nous cachons nos déserts avec un soin jaloux.

Nos bases de granit sont les reins de la terre,

Et ce vieux continent s’étaye encor sur nous.

L’Europe, où grandit l’âme, à nos urnes s’abreuve ;

Nous portons notre sève aux Celtes, aux Germains.

Chaque peuple, à nos pieds, reçoit de nous son fleuve

Et le bois des vaisseaux façonné de nos mains.

En vain l’Himalaya mit le vieux Gange au monde,

Et vit les fils du ciel descendre et s’y baigner :

Les hommes et les dieux qui sont nés de notre onde

Sont forts entre les forts et seuls doivent régner.

Nous avons donné l’âme à des races guerrières

Que nous berçons encor sous les chênes gaulois ;

Nous sommes les autels d’où montent leurs prières ;

Nous sommes les remparts de leurs antiques lois.

Chez nos rudes pasteurs, nourris d’orge et de seigle,

Naquit la liberté, cet enfant des hauts lieux ;

Et c’est là, dans le nid du chamois et de l’aigle,

Qu’elle viendra mourir quand vous serez trop vieux.

Si vos lâches cités l’accusent de leurs fautes,

Sous notre dernier chêne elle aura son autel ;

Car nous resterons, nous, dont les dieux sont les hôtes,

Fières d’avoir tendu l’arc de Guillaume Tell.

Toi donc, puisqu’il te faut un sol chaste, un air libre,

Viens et fuis les bas lieux et leur souffle grossier ;

Si ton corps amolli veut retremper sa fibre,

Viens le frotter de neige au sommet du glacier.

Viens réveiller ton âme aux sources éternelles,

Toi, somnolent rêveur par la ville engourdi !

L’Alpe, fille du ciel, de ses blanches mamelles

Verse un lait généreux qui fait le cœur hardi.

Viens ! si tu veux monter au niveau de ton rêve

Et gravir l’idéal par son échelle d’or ;

Nous prenons dans nos mains l’âme qui se soulève,

Et l’emportons vers lui d’un invincible essor.

De nos premiers parvis, tout roses de bruyères,

Monte aux créneaux d’argent perdus dans le ciel bleu.

C’est là, de nos fronts purs, que l’aigle et la prière

S’élancent dans leur vol vers le soleil et Dieu.

Sur nos mille degrés qui mènent à son trône

Fleurissent les moissons dont ton âme a besoin ;

Recueille, en y passant, le fruit de chaque zone,

La vertu qu’il te faut pour atteindre plus loin.

D’abord nous donnerons la force à tes pieds frêles,

Puis le calme à ton cœur plein de trouble et de fiel ;

Puis à ton âme enfin tu sentiras des ailes,

Et l’aigle dépassé te cédera le ciel.

Là tu respireras l’éther incorruptible

Où germe toute chose, où s’allume le jour,

Et, par delà ce monde et l’univers visible,

Tes haines s’éteindront dans un immense amour.

Salut ! ô noirs sapins que les glaciers défendent !

Temple contre l’homme abrité,

Asile des vaincus, mes douleurs te demandent

Ta sauvage hospitalité.

Ici je n’entends plus gronder comme une injure

La voix des cités que je hais ;

Si je puis respirer ton silence, ô nature,

Je serai guéri pour jamais !

Je suis venu croyant à ta verte jeunesse,

À l’éternité du désert,

T’apportant, pour qu’un jour leur empire y renaisse,

Mes dieux dont le culte se perd.

J’ai cru que la forêt, m’abritant sous sa robe,

Régnait en paix sur tes hauteurs…

Mais voilà que j’entends, sur ces confins du globe,

Crier les outils destructeurs !

Oui, les bois gémissants sont pleins de noirs présages ;

Un monde qui t’est cher avec nous disparaît.

Viens donc ! Recueille encor les leçons des vieux âges

Dans les derniers soupirs de la sainte forêt !

Elle meurt ! Nos remparts de rochers et de neige,

Rien n’arrête un seul jour ce siècle audacieux ;

Les chênes sont tombés sous un fer sacrilège,

Le même dont il frappe et les rois et les dieux.

C’est notre tour, à nous, de combler les abîmes !

Souillant sa chevelure aux fanges du torrent,

Le sapin qui trônait, voix des Alpes sublimes.

Croule avec les débris de tout ce qui fut grand.

Les sévères chansons avec nous sont bannies !

Hâte-toi, si ton cœur, disciple des hauts lieux

Veut savourer encor les grandes harmonies

Dont la terre a nourri l’âme de tes aïeux !

Me voici ! Du désert je ne veux plus descendre :

Plus de pacte avec les humains !

Mes pieds de leurs foyers ont secoué la cendre

Et la poudre de leurs chemins.

Les dieux, la liberté, seuls biens d’une âme forte.

Sont nés chez vous sur les sommets ;

Ils y viennent mourir et je vous les rapporte :

La terre y renonce à jamais.

Chez vous, en plein soleil, sur ce lit de bruyère

Où nos amours avaient dormi,

Nous trouverons là-haut une mort libre et fière,

Loin des yeux d’un monde ennemi.

Mais avant de tomber avec tout ce que j’aime,

Avant de brûler mon drapeau,

Je veux lancer encor un dernier anathème,

Sur les hommes, ce vil troupeau !

Prêtant ses fureurs à ta haine,

Le torrent se gonfle à ta voix ;

Il court en grondant vers la plaine,

Par la cime où furent les bois.

Tremblez, humains, stupide engeance !

C’est nous qui sommes la vengeance

Des monts dépouillés jusqu’aux os.

Vos désirs, qui lui font injure,

Ont forcé la sainte nature

À déchaîner les grandes eaux.

La trombe éclate, et sur la pente

Qu’abritaient les chênes divins,

Vos champs où la vigne serpente

Sont emportés dans les ravins.

Le sol, œuvre de mille années,

Les chaumières déracinées,

Les sapins croulant des hauteurs,

La glèbe arrachée aux collines

Vont enfouir sous les ruines

La cité des profanateurs.

Aide, ô foudre, à notre colère !

Frappe aussi le glacier d’azur !

Car l’homme, aujourd’hui, ne tolère

Rien de sublime et rien de pur.

La neige est trop blanche et trop belle ;

Qu’un limon vil fonde avec elle

Pour grossir nos flots irrités !

Allons, roulant ce noir mélange,

Noyer dans une mer de fange

Votre orgueil et vos lâchetés.

Moi, je veux que le cri de mon âpre justice

Égale ces rugissements ;

Afin que l’âme aussi gronde et vous avertisse

Jusqu’à l’heure des châtiments.

Vous savez s’il jaillit de quelque lâche envie,

L’anathème que j’ai lancé ;

Leurs coups ne sont pour rien dans le deuil de ma vie ;

Je ne suis pas leur offensé.

Mais je maudis en eux leur propre servitude,

L’orgueil qui leur cache leurs fers,

Leur main cupide osant, jusqu’en ma solitude,

Dépouiller les dieux que je sers.

Je les hais de l’amour que j’ai pour la nature,

Les vieux droits et la liberté.

Je puis mêler sans honte à votre saint murmure

La voix de l’honneur irrité.

Je sais bien qu’à leur souffle il est aisé d’éteindre

Et ma flamme et ces vains discours ;

Mais, ô volcans ! ô flots qui les forcez à craindre,

Sur eux vous gronderez toujours.

Portez, fléaux vengeurs, dans vos feux, dans votre onde.

Portez, à ce siècle odieux,

La menace qui sort des entrailles d’un monde

D’où l’homme osa chasser les dieux.

Voici les beaux jours, alerte !

L’herbe est verte.

La montagne nous attend ;

Les troupeaux couvrent les routes ;

Venez toutes,

Mes vaches que j’aime tant !

Par vos noms je vous appelle ;

La plus belle,

Fauve et blanche au brun naseau,

Tend son cou pour que j’y mette

Sa clochette ;

C’est la reine du troupeau.

Elle marche la première,

Et derrière.

Bondissant vers l’abreuvoir,

Vont, sans cloches argentines,

Les mutines,

Celles dont le poil est noir.

Mais du cornet de vos pâtres,

Mes folâtres,

Vous aimez toujours les sons ;

Et sur le versant rapide,

Je vous guide

Avec mes seules chansons.

L’oiseau gris de nos bruyères

Familières

Vole, et sans s’effaroucher,

Joyeux de notre venue,

Bien connue,

Sur vos fronts veut se percher.

Qu’on est bien sous le mélèze,

Bien à l’aise

Pour traire et battre son lait,

En sifflant dès que l’aurore

Passe et dore

Le toit noir du vieux chalet !

Hier, J’ai vu seul et l’air sombre,

Cherchant l’ombre,

Descendre un jeune étranger :

Quel ennui dans la montagne

L’accompagne ?

J’y sens mon cœur si léger !

Oh ! comme la vie est douce

Sur la mousse,

À l’ombre des grands taillis,

Sous le chêne ou sous le tremble

Où s’assemble

Le groupe des armaillis !

Qu’il fait bon, sous les arcades

Des cascades,

Voir, au refrain de nos chants,

Briller, sur l’eau transparente,

L’amarante

Et l’or des soleils couchants !

L’écho du long précipice

M’est propice ;

Le signal de mon cornet,

Sans y réveiller personne.

Y résonne,

Et Mina le reconnaît ;

Mina folle et toute en joie

Qu’on l’envoie

Ramasser de grand matin

Les fraises, dans ses corbeilles.

Moins vermeilles

Que sa bouche au ris mutin.

Voici les beaux jours, alerte !

L’herbe est verte,

La montagne nous attend ;

Les troupeaux couvrent les routes ;

Venez toutes,

Mes vaches que j’aime tant !

Les Alpes nous gardent encore,

Sur quelques sommets préservés,

Des jardins que le monde ignore,

Et que Dieu seul a cultivés.

Là, nos fleurs vivent dans la joie

D’un parfum qui reste inconnu ;

Mais, s’il faut qu’un homme nous voie,

Poëte, sois le bienvenu !

L’orgueil, dont tu connais l’empire,

T’avait dit peut-être : À quoi sert

La fleur que pas un ne respire,

Et qui sèche au fond du désert ?

Eh bien, à l’auguste nature,

Quand elle compte son trésor,

Le bouquet de fleurs sans culture

Est plus cher que la mine d’or.

Nous sommes les beautés secrètes

Dont la terre, aux jours de bonheur,

Se pare en ses chastes retraites

Pour s’offrir aux yeux du Seigneur.

Dieu voit la pervenche sourire

À l’ombre du rocher natal,

Pareil aux yeux bleus qu’on admire

Voilés du bandeau virginal.

Dans son ravin, seule et paisible,

La fleur n’y connaît pas l’ennui ;

Car le jardinier invisible

Nous cultive au désert pour lui.

Il nous aime, il nous connaît toutes.

Or, malgré son amour jaloux,

Il cède aux humains quelques gouttes

Du baume qu’il prépare en nous.

S’il cache au désert ses corbeilles,

S’il a fait si haut son jardin,

Il permet à quelques abeilles

De boire aux fleurs de notre Éden.

Tout âme, aspirant à les suivre,

Goûte, avec leur miel merveilleux,

Un parfum qui l’excite à vivre

Pour atteindre aussi les hauts lieux.

Chastes fleurs du désert dont l’haleine est si douce,

Près de vous je respire un calme inattendu.

L’orage qui grondait en mon cœur éperdu

Se dissipe en touchant la bruyère et la mousse.

Jusqu’à vous n’atteint pas le bruit de la cité,

Et sa noire vapeur rampe, au loin, dans les plaines ;

Vos soleils ont chassé toutes mes ombres vaines ;

Et convié mon âme à la sérénité.

Je m’enivre d’oubli, de repos, de silence ;

Je ne sais plus s’il est des cœurs vils, des tyrans ;

Et le mol éventail que le zéphir balance

M’endort sur le velours des gazons odorants.

Monte encore, et sur les faîtes

Cherche, à l’orient vermeil,

Des voluptés plus parfaites

Que l’oubli dans le sommeil.

Ton âme, en nos flots trempée,

Comme l’acier de l’épée,

Doit flamboyer au soleil.

L’argent de ma zone blanche

Encadre mon bleu miroir ;

Le ciel est proche et se penche

Sur l’eau sans plis pour s’y voir.

Mon sein, des chastes fontaines

Qui vont jaillir dans vos plaines,

Est le profond réservoir.

Déjà ton pied qui s’allège

A dépassé les grands bois ;

Viens vers la coupe de neige,

Où s’abreuvent les chamois ;

Jamais une main grossière,

Jamais l’homme et sa poussière

N’ont souillé l’onde où tu bois.

Viens t’y plonger ! et, peut-être,

Toi qui rêves liberté,

Des vertus qui la font naître,

Par nous tu seras doté.

Notre eau d’azur et de glace

Prête à tous ceux qu’elle enlace

Sa force et sa pureté.

C’est toi que je demande à la lumière, aux ondes,

Toi qu’enferme la terre en ses reins de granit.

Toi que je veux puiser à ces roches fécondes

D’où jaillit le grand fleuve, où l’aigle a fait son nid.

Toi qui meus l’univers en ta base immobile,

Ô force ; ô bien suprême, ô mère des vertus !

Viens rapporter le calme en mes flancs abattus :

L’homme reste agité quand son cœur est débile.

Ce repos que j’invoque, il n’appartient qu’aux forts ;

Eux seuls auront connu cette paix souveraine

Qui n’est point le sommeil, la torpeur où je dors ;

Eux seuls sont à jamais sans colère et sans haine.

Ici je sens mon âme et mon corps raffermis ;

J’aspire à pleins poumons la vie universelle ;

Un soleil créateur sur tout mon corps ruisselle.

Et, mieux prêt au combat, je n’ai plus d’ennemis.

Ici, la nature ouvre à mon nouveau courage

Un monde à conquérir sans y causer de pleurs

J’y suis fier d’arracher les cristaux et les fleurs

À ces sommets abrupts défendus par l’orage.

J’y sens, à chaque essor vers l’horizon vermeil,

À chaque halte au bout d’une cime élancée,

J’y sens la passion qui cède à la pensée

Comme un feu plus grossier éteint par le soleil.

Si tu veux briser tes chaînes,

Fuis au delà des grands chênes ;

L’homme est encor trop près d’eux.

Prends, pour éviter ses pièges,

Dans les rochers et les neiges,

Prends nos sentiers hasardeux.

Le chamois à barbe blanche

Au-dessus de l’avalanche

Monte avec son pied de fer ;

Le vieux chamois solitaire,

Le seul des fils de la terre

Qui soit resté libre et fier !

S’il te faut gras pâturage,

Lit de fleurs et tiède ombrage,

Retourne avec les troupeaux ;

Fuis ces rocs où le pied saigne ;

L’amant des hauteurs dédaigne

La richesse et le repos !

Jamais, au prix d’une chaîne.

Je n’ai dans la tourbe humaine

Accepté l’herbe ou le pain.

La liberté seule est douce ;

Avec elle un peu de mousse

Prise au tronc d’un vieux sapin.

Sous un joug, fût-il de soie,

Mon cou jamais ne se ploie

Comme celui du chevreuil ;

Et jamais une caresse

N’éteint, quand mon front se dresse,

Le feu sombre de mon œil.

Le chamois noble et sauvage,

Vivant au nid de l’orage,

Mourra fidèle aux sommets.

Le chasseur qui suit ma trace

Peut exterminer ma race…

Mais l’apprivoiser, jamais.

Courage, enfants de l’aurore !

Bravons l’homme un jour encore,

Demain nous serons sauvés ;

Son pied chancelle à mesure

Qu’il trouve une arme plus sûre,

Et ses reins sont énervés ;

Il a perdu toute haleine

Dans l’air épais de la plaine ;

Tous ses enfants naissent vieux,

Et l’âme, dans leurs corps frêles,

N’a plus d’essor et plus d’ailes

Pour monter si près des cieux.

Mais, sur sa cime éternelle,

Toujours l’Alpe maternelle

Verra bondir d’un pied sûr,

Fier de sa robuste adresse,

Le noir chamois, qui se dresse

Entre la neige et l’azur.

Il est sur l’Alpe immense, il est un froid empire

Où plus rien ne végète, où la nature expire,

Et dont nulle saison de joie ou de douleur

Ne change au gré des jours l’immobile couleur.

Là nul être vivant n’a laissé de vestige,

Et le sang le plus chaud dans les veines se fige.

Lorsqu’à ces blancs sommets l’âme atteint dans son vol,

Le feu des passions meurt en louchant le sol ;

Car sur cette hauteur lumineuse et glacée

Rien ne peut habiter, si ce n’est la pensée.

Délivré de ton cœur et de tes sens épais,

Là ton esprit plus pur aura trouvé sa paix.

Va donc ! pour embrasser cette vierge sans tache,

Monte à travers la brume où sa tête se cache,

Tu verras, de là-haut, s’élargir l’horizon

Dans la sérénité de l’auguste raison,

En ton âme, ô poëte, aura su faire en elle

Le calme et la clarté de ma neige éternelle.

Ici le jour rayonne, égal, tranquille et pur,

Sur la vie et les choses,

Et je vois du même œil, du haut de mon azur,

Les cyprès et les roses.

Je promène au hasard un œil indifférent

Sur cette foule humaine,

Et regarde couler le fleuve et le torrent

Sans amour et sans haine.

Ici, tout vain regret s’est éteint dans mon cœur ;

J’y pourrais voir paraître

Mon siècle tout entier sans éprouver d’horreur,

Ni de mépris peut être.

Sur ces hauteurs de l’âme, établi sans retour,

Loin des lieux où l’on pleure,

J’y sens flotter, avec un impassible amour,

L’infini qui m’effleure.

Montons enveloppé dans notre austère orgueil,

Et si la foudre gronde,

Là, nous aurons du moins soustrait notre cercueil

À la pitié du monde.

Voyageur errant,

La nuit te surprend,

L’avalanche est proche.

Entends-tu, dans l’air,

Vibrer un son clair ?

Entends-tu la cloche ?

Pour si haut voler

Et pour t’appeler

Par des sons fidèles,

Notre lourd métal

Dans le feu natal

A trouvé des ailes.

Le fondeur pieux,

Qui fit pour les cieux

La cloche aumônière,

Au bronze écumant

Mêla saintement

L’or de sa prière.

Et l’oiseau d’airain,

Cher au pèlerin

Qui sur lui se règle.

S’est venu percher

Au bout du clocher,

Plus haut qu’un nid d’aigle.

Or, toutes les fois

Qu’on entend sa voix

Tinter à l’oreille,

La nuit ou le jour,

C’est l’ardent amour

Qui frappe et l’éveille.

Il dit : qu’au désert

Un cœur reste ouvert,

Un toit qui protège ;

Qu’en des lampes d’or

Un feu brûle encor

À travers la neige !

Qui m’a parlé plus haut que le glacier géant ?

Est-ce une voix des hommes ?

Vertu, qui fais ici subsister leur néant,

Il faut que tu te nommes !

Il est un feu dans l’âme et plus pur et plus chaud,

Éclairant mieux pour elle un horizon sans borne ;

Il est une vertu qui la porte plus haut

Que ton orgueil vantant sa sérénité morne.

Près de la sphère ardente où l’amour nous conduit,

L’astre de ta raison est froid comme la nuit.

Tu ne la connus pas, en ta vie infertile,

Cette clarté plus chaude et pourtant plus subtile.

Cette flamme étrangère aux cœurs où tu frappais !

Tes amours ont vécu dans les pleurs, dans les chaînes ;

Tous sont morts au milieu des mépris ou des haines…

Le nôtre est immortel et nous consume en paix !

Un perfide sommeil t’a surpris sur la neige

Et va livrer ton cœur au néant qui t’assiège.

Sur sa froide raison malheur à qui s’endort !

Ne tiens pas pour sagesse et vrai repos de l’âme

Ton impassible orgueil, cette lueur sans flamme ;

La pâle indifférence est la sœur de la mort.

Mais va ! sous ta froideur qui n’est rien qu’un mensonge,

Un souci noble et pur à ton insu te ronge ;

Un amour doit renaître en ton cœur agité :

Celui par qui notre âme, en son printemps vivace,

Se couvre encor de fleurs dans ces déserts de glace…

Viens l’apprendre avec nous : son nom est charité !

Viens ! tu n’auras de paix que dans le sacrifice ;

Goûte au moins les douceurs de ton amer calice

L’homme, tu le sais bien, n’excelle qu’à souffrir ;

Mais il peut de ses maux faire sa joie intime,

Si du prix de son sang il sauve une victime.

Tu serais épargné si tu voulais t’offrir,

Si tu voulais monter sur la hauteur sereine

Où s’éclipsent les sens, où l’âme est souveraine,

Non pour fouler aux pieds tes souvenirs d’avril,

Non pour t’ensevelir sous la neige qui tombe

Et prendre ton orgueil pour chevet de ta tombe…

Mais pour rester debout au poste du péril.

Nous n’avons pas si haut porté notre demeure

Pour y rêver sans vivre et devancer notre heure,

Et pour nous adorer dans notre oisif orgueil ;

Mais, comme l’aigle aux cieux planant ivre de joie,

Notre amour y vola pour découvrir sa proie

Et l’embrasser au loin d’un plus large coup d’œil.

L’âme qui sait atteindre à la cime où nous sommes

S’y rapproche de Dieu sans s’éloigner des hommes ;

Elle est là pour descendre et monter tour à tour,

Et, des sommets parés de neige et de bruyères,

Elle s’élance au ciel en gerbes de prières.

Et revient sur la terre en semences d’amour.