Talion

By Victor Hugo

Written 1872-01-01 - 1872-01-01

Quoi ! parce que Vinoy, parce que Billioray

Sont dans le faux, il sied que tout soit hors du vrai !

Il faut tuer Duval puisqu'on tua Lecomte !

A ce raisonnement vous trouvez votre compte,

Et cet autre argument vous parait sans rival :

Il faut tuer Bonjean puisqu'on tua Duval !

On méprisait l'affreux talion ; on l'estime.

Vil chez Moïse, il est chez Rigault légitime.

On voue au meurtre un culte ; on laisse de côté

Ce qu'on glorifiait si haut, loi, liberté ;

On prêche un nouveau dogme, on se fait néophyte

De tous les attentats hideux dont on profite.

Talion ! pour le peuple ici, là pour le roi.

Vous arrêtez Chaudey, j'emprisonne Lockroy.

Ah ! vous êtes inepte, eh bien, je suis stupide.

Ah ! vous niez le droit, eh bien, je le lapide !

Quoi ! parce que Ferré, parce que Galifet

Versent le sang, je dois, moi, commettre un forfait !

On brûle un pont, je brûle une bibliothèque.

On tue un colonel, je tue un archevêque ;

On tue un archevêque, eh bien, moi, je tuerai

N'importe qui, le plus de gens que je pourrai.

Quoi ! parce qu'un gredin fait fusiller un homme,

J'en fais arquebuser trois cents, et ce qu'on nomme

Meurtre chez lui sera bonne action chez moi !

Dent pour dent. Par l'horreur je réplique à l'effroi.

Vous frappez la patrie, eh bien, moi, je l'achève !

Ah ! vous lui faites, vous, l'effet d'un mauvais rêve,

Eh bien, moi, je lui vais donner le cauchemar.

Vous êtes Érostrate, eh bien, je suis Omar !

O joute monstrueuse ? effroyables escrimes !

Avec des malfaiteurs se battre à coups de crimes !

Ils ont sabré, frappons ! ils ont volé, pillons !

Semons leur infamie en nos propres sillons.

Quoi ! notre œuvre et la leur germeront pêle-mêle !

Ensemble à la même auge, à la même gamelle,

Abjects, nous mangerons le même opprobre, tous !

O ciel ! et l'on verra sortir d'eux et de nous

Une épaisseur de honte horrible sur la France !

Nos attentats auront assez de transparence

Pour qu'on voie au travers nos principes déçus,

La clémence dessous, l'assassinat dessus !

Nous, copier ces gueux, faire un échafaudage

De notre banditisme avec leur brigandage,

De sorte que l'histoire un jour dise : Ombre et mort !

Qui donc avait raison et qui donc avait tort ?

Sur notre propre droit verser tant de mensonge

Et tant d'iniquité que tout n'est plus qu'un songe !

Les principes, qui sont dans l'âme des sommets,

S'effacent, et comment fera-t-on désormais

Pour parler de progrès, d'équité, de justice ?

Leur naufrage suffit pour que tout s'engloutisse.

Témérités sans nom ! le bien au mal mêlé !

On voit couler, du haut de l'azur étoilé,

Un sang céleste après ces lâches hardiesses.

Blesser les vérités, c'est blesser les déesses.