Talma

By Gérard Nerval

Written 1826-01-01 - 1826-01-01

Oh ! De quelle splendeur brillaient nos jours passés,

Quand un autre soleil échauffait la patrie ;

Quand nos jeunes lauriers, vers le ciel élancés,

Agitaient noblement leur tige refleurie !

Ces grands jours, déjà loin, ne vont plus s’éveiller :

Notre avenir se décolore,

Et le siècle prodigue a jeté dès l’aurore

Tout l’éclat dont il dut briller.

Sur un rocher désert notre grand capitaine

Du poids de ses malheurs se sentit accablé ;

Et comme lui, plus tard, une plage lointaine

Dévora David exilé !

Que de gloire, que d’espérance

On voit s’éteindre chaque jour !

De la couronne de la France

Que de fleurs tombent sans retour !

Que de mortels de qui l’aurore

Rayonna d’immortalité,

Et dont ce siècle, jeune encore,

Est déjà la postérité !

Un regret plus profond nous a frappés naguère ;

Le modèle du citoyen,

De notre liberté le plus digne soutien,

Est descendu dans la poussière ! —

Mais encore une fois le sol s’est divisé :

C’est une autre fosse qu’on ouvre ;

Près de la terre qui le couvre,

Un nouveau tombeau s’est creusé !

Qu’attend-il ? Quelle autre victime

Doit y descendre cette fois ? —

C’est cet interprète sublime

Qui fit souvent parler les rois :

À sa vue, à ses traits, vers les jours d’un autre âge,

L’homme se croyait transporté,

Et dans sa voix, dans son visage,

Vivait toute l’antiquité.

Héros de la Grèce et de Rome,

O vous, l’honneur des temps passés,

Vous tombez avec le grand homme

Qui vous a si bien retracés.

Il meurt, ce flambeau de la scène

Que long-temps son souffle anima :

Pleurez, amans de Melpomène,

Pleurez TALMA ! Pleurez TALMA !

Ah ! chargez de lauriers la terre enorgueillie :

Des lauriers, des lauriers encor !

Français, la gloire et le génie

Perdent un bien riche trésor !

Qui pourra jamais rendre une telle espérance

Aux arts surpris et triomphans ?

Il faut des siècles à la France

Pour produire de tels enfans.

Nous ne l’entendrons plus ! — Cet organe sublime

Qui fit si bien parler le courage et le crime,

Et pénétra nos cœurs de sentimens si beaux,

S’est éteint pour jamais dans la nuit des tombeaux !

Nous ne le verrons plus ! — C’est en vain qu’au théâtre,

Qu’il remplit si souvent d’une foule idolâtre,

Nous chercherons ce port si plein de majesté,

Cette toge où vivait un air d’antiquité,

Cet œil étincelant d’une si noble flamme,

Ces traits pleins d’énergie, où s’imprimait son âme,

Cet organe brûlant, tant de fois entendu,

Qui traînait après soi notre esprit suspendu…

Plus de TALMA ! — La scène, à tous les yeux déserte,

D’inutiles acteurs en vain sera couverte ;

En vain d’attraits nouveaux on voudra l’embellir…

Un vide y restera… qui ne peut se remplir.

Écoutez ! Écoutez ! Je crois entendre encore

Les sublimes accens de cette voix sonore :

Ici Brutus, aux yeux du public transporté,

Parle de la patrie et de la liberté ;

Germanicus trahi périt avec courage,

Et Régulus s’écrie : A Carthage ! A Carthage !

Marius et Sylla rappellent par leurs traits !

Ceux d’un héros plus grand cher encore aux Français ;

Marius indigné contre Rome conspire,

Et César perd la vie en acceptant l’empire.

D’Othello, d’Orosmane, objets de nos terreurs,

Qu’il représente bien les jalouses fureurs !

Que de rage dans leur sourire !

Au fils d’Agamemnon qu’il prête en son délire

Une étonnante vérité !

Rien de lui-même en lui ne reste,

Ce n’est PLUS TALMA…, c’est Oreste…,

C’est Oreste ressuscité !

Et le voilà ! — Pour lui la tombe s’est ouverte :

La France maintenant peut mesurer sa perte !

Elle voit son cercueil pour la dernière fois :

Où le placera-t-on ? Quelle noble demeure

Garde-t-on pour celui sur qui la France pleure ?

Va t-il, comme Garrick, dans le tombeau des rois ?

— Non ! le grand homme qui succombe

Est, dit-on, digne de l’enfer ;

L’Éternel le réprouve, et l’Église à sa tombe

Refusera ses pleurs qui se vendent si cher.