Tempé

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Je voudrais dire l'art de Puvis de Chavannes,

Actuel Orcagna, moderne Gozzoli,

Qui nous peint des ciels purs et des jours diaphanes

Et sait d'une chlamyde harmoniser les plis.

Artiste qui transcrit l'éternel des idées

En omettant leur mode et leur côté changeant,

Et par qui nos laideurs un instant déridées

Abdiquent le fini, sortent du contingent.

Lumières de bonheur, vertueuses vallées

Qu'éclaire un astre pur chauffant sans assoiffer ;

Vieillesses sans hideur, vierges échevelées

D'un rayon de soleil qu'elles osent coiffer.

Jeunes hommes puissants et détournés des vices

Par de salubres airs et de nobles efforts ;

Une nature humaine exempte de sévices,

De dégradations, de tristesses, de morts.

Saintes dans leur azur, et nymphes dans leur gloire ;

Apothéose heureuse et d'où le mal s'exclut ;

Le mal dont la peinture exige l'ombre noire

Qui toujours à ce peintre impeccable déplut.

Les hivers y sont froids et neigeux, mais sans boue ;

Les arbres y sont nus avec tranquillité ;

La loi de la nature amplement s'y dénoue ;

Les aïeux y sont vieux avec sérénité.

Fière panathénée, auguste théorie

Dont chaque jour accroît le nombre et la beauté ;

Œuvre d'art sans déchet et creuset sans scorie,

A qui rien par le temps ne peut qu'être ajouté.

Je salue, en ton nom, le Maître qui te crée,

Et que, du fond de l'ombre où s'endorment les maux,

Les lumineuses mains d'une élite sacrée

Descendent couronner de visibles rameaux.