Tou-tsong

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

Le long du fleuve Jaune, on ferait bien des lieues,

Avant de rencontrer un mandarin pareil.

Il fume l'opium, au coucher du soleil,

Sur sa porte en treillis, dans sa pipe à fleurs bleues.

D'un tissu bigarré son corps est revêtu,

Son soulier brodé d'or semble un croissant de lune ;

Dans sa barbe effilée il passe sa main brune,

Et sourit doucement sous son bonnet pointu.

Les pêchers sont en Heurs ; une brise légère

Des pavillons à jour fait trembler les grelots ;

La nue, à l'horizon, s'étale sur les flots,

Large et couleur de feu, comme un manteau de guerre.

C'est Tou-lsong le lettré ! Tou-Tsong le mandarin !

Le peuple, à son aspect, se recueille en silence,

Quand, sous le parasol qu'un esclave balance,

Il marche gravement au son du tambourin.

Dans ses buffets sculptés la porcelaine éclate ;

Il a de beaux lambris faits de bois odorants ;

Ses cloisons sont de toile aux dessins transparents,

Et la-nappe, à sa table, est en drap d'écarlate.

Il laisse le riz fade à ceux, du dernier rang,

Le millet fermenté pour le peuple ruisselle ;

Il mange, à ses repas, le nid de l'hirondelle,

Et boit le vin sucré des rives de Kiang ;

Puis, sillonnant le lac, au pied des térébinthes,

Sur la jonque bizarre il se berce en rêvant ,

Ou, dans le pavillon qui regarde au levant,

Cause avec ses amis, sous les lanternes peintes.