Tout le bronze a la fonte

By Alexis Martin

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Il nous faut des canons. — Tout le bronze à la fonte !

Arrachons de leurs piédestaux

Ce Louis, ce Henri qu'avaient faits grands la honte

De tout un peuple de vassaux ;

Il nous faut des canons. — Qu'on jette la fournaise

Et la Colonne et le César.

A l' heure où nous voici, la nation française

N'a pas besoin de bronzes d'art ;

Il nous faut des canons. — Cloches des basiliques,

Quittez vos tours et descendez ;

Au creuset, les lions des fontaines publiques !

Chevaux du Carrousel, fondez !

Et vous héros sortis du giron populaire,

Ney, Moncey, frémissez-vous pas,

Colosses enchaînés sur vos socles de pierre,

N'avez-vous point soif de combats ? —

A la fonte ! — A la fonte aussi toi prince Eugène,

Descends de ton granit — et sois —

Beau-fils de Bonaparte et pauvre capitaine —

Utile pour la première fois.

Il nous faut des canons, qu'avec tout on en fonde !

Que l'airain coule à flots dans la grande cité,

Que le ciel nuit et jour soit rouge — et que le monde

Salue, en regardant le reflet qui l'inonde,

Les forges de la Liberté !

Il nous faut des canons, du fer et de la poudre,

Des boulets, des obus, picrate, feux grégeois :

Si ce n'est point assez. — Dieu peut nous en absoudre —

A l'orage arrachons le secret de la foudre

Et crachons le tout à la fois !

L'invasion est là. — Sur les bords de la Seine,

Saoûle de son triomphe, elle a déjà conquis

Et l'Alsace héroïque et. la sainte Lorraine.

— Vierge de Vaucouleurs, un Prussien se promène

Près du foyer où tu naquis !

L'invasion déjà, sur le quart de la France,

A marché, violant, brûlant, pillant partout,

Semant à pleines mains mort, ruine, souffrance ;

Mais arrivée au but, contre son espérance,

Elle a trouvé Paris debout !

Paris qu'elle croyait le Paris de l' Empire !

Anéanti, courbé, — géant devenu nain ; —

Paris qui tout à coup se relève et respire

Humant à pleins poumons avec l'air qu'il aspire

Le sentiment républicain !

Paris qui, dans un jour d'indignation sainte,

Ouvert, vaincu, vendu, trahi, calme pourtant,

Grand comme son malheur — sans pousser une plainte

Au pouvoir pantelant, étranglé par la crainte,

A dit un mot, un seul : « Va-t'en ! »

Paris qui, se sentant la justice et la force,

En une heure soudain rajeuni de vingt ans,

Sans briser un carreau, sans brûler une amorce,

Sans les toucher, — chassa l'Espagnole et le Corse

Et leur peuple de courtisans.

Puis calme et grand toujours, de la place publique,

Sans poudre, sans canons et presque sans fusils,

Il a jeté deux cris à la gent germanique :

— Vive la Liberté ! Vive la République !

Et s'est mis à compter ses fils.

Ses fils ont répondu : « La lutte est gigantesque,

« Aux armes des canons ! Sus au monstre tudesque,

« Feu de tous côtés à la fois !

« Français, nous vengerons nos villes saccagées ;

« Monde, nous vengerons nos mères outragées ;

« Peuples, nous châtierons les rois !

« Feu de tous les côtés ! — que pas un d'eux ne pense

« Rentrer chez soi conter la campagne de France !

« Paris, certain de son succès,

« Fait le serment qu'après ses foudres dissipées

« Nul Germain ne vivra. — Ces grandes épopées

« Ne se content bien qu'en français ! »

Il nous faut des canons, nous en aurons ; — la France

Les entendra sonner l'heure de délivrance,

Le monde leur bruit frémira ;

Et quand leur œuvre sainte enfin sera complète,

Sur la place qu'ils auront faite

Libre et, régénéré le peuple apparaîtra. —

Et quand ils reviendront, le jour de la victoire,

Rentrant aux arsenaux, chauds et la bouche noire,

Tremblants sur l'affÛt en débris,

Nous jetterons des fleurs sur ces saintes reliques

Dont les grondements héroïques

Auront sauvé la France en délivrant Paris !

Grande dans ton succès comme en tes maux sublime,

Tu reprendras alors, ô France magnanime !

Le rang qui t'appartient parmi les nations ;

Lors tu redeviendras foyer, centre, lumière ;

Libre, il te suffira d'agiter ta bannière

Pour faire au loin trembler toutes oppressions.

Le grand arc qui mourait n'ayant plus de modèles

Retrouvera bientôt et maîtres et fidèles ;

Dans des moules nouveaux le bronze coulera.

Où fut Napoléon et sa colonne sombre,

Grandiose — Strasbourg projettera son ombre.

Où fut Louis-Quatorze, Uhrich rayonnera.

Ainsi partout ! — A ces statues

Qui rappellent des oppresseurs,

Peuple vainqueur tu substitues

L'image de tes défenseurs ;

Les rois, les césars et les reîtres,

Faux monnayeurs, bandits et traîtres

Qui s'intitulèrent tes maîtres,

Par l'oubli sont tous emportés ;

Mais sur chaque place publique

Se dresse le bronze héroïque

D'un amant de la République,

D'un martyr de nos libertés.

Or, pour que tout ceci ne soit pas un vain rêve,

Pour que la délivrance entreprise s'achève,

Pour que la liberté prenne un splendide essor,

Pour que la République à jamais soit fondée,

Pour que la force cède où rayonne l'idée,

Il nous faut des canons et des canons encor,

Tout le bronze à la fonte et, s’il le faut, tout l'or.