Transfusion

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Je voudrais faire un vers que n'a tenté personne ;

Un vers mystérieux et bizarre, et qui sonne

Un timbre déroutant, au trébuchet des purs

Esprits initiés, des critériums sûrs.

On y verra, sous une atmosphère endormie,

Et comme une rousseur stagnante, une accalmie

De nuances, de tons et de sons assoupis

Dans la mousse laineuse et sourde des tapis,

Où chatoie et poudroie, où rougeoie et miroite

Le sable d'or du laque ; ou l'élégance droite

De la buire persane aux parterres d'émaux ;

— Et des objets vivants semblent sortir des mots,

Tant se pénètre, se communique et s'annelle

La prolongation d'une âme personnelle

En leur contour, en leur silhouette, en leur jeu,

Composant l'ambiance exquise du milieu.

C'est un appartement où j'exige que dorme

La solidarité du ton et de la forme ;

Avec, — et ça et là, seulement — comme un clair

Qui bouge, et, tout à coup, accroche son éclair ,

Tel qu'un point lumineux dans un œil, aux dorures

Des coussins écroulés dans les blanches fourrures

D'ours, où glisse un traîneau rocaille qui se croit

Sur la neige, et permet, en été, d'avoir froid.

Du satin clapotant et du crêpe liquide,

Une incantation évocatrice guide

Vers un champ japonais que lilasse l'iris ;

Sous un ciel où la grue et la chauve-souris

Plissent leurs éventails d'ailes blanches ou grises.

— D'anémiques tissus ont l'air d'avoir des crises ;

La brocatelle rose a les pâles couleurs ;

De factices printemps on voit fleurir les fleurs

En papier, et rosir les roses en batiste.

— Dans un plat niellé, le chef de Jean-Baptiste

Saigne brutalement son glouglou d'incarnat,

Et dont il semblerait que le flux transfusât

Une latente vie à la mourante chambre,

Où flotte, avec l'odeur chaste et fine de l'ambre,

Comme un ressouvenir catholique d'encens,

Que les atomes gais, dans le rayon dansants,

Empruntent à l'étole, au voile, à la chasuble

Dont cet ameublement liturgique s'affuble.

Le lapis ocellé de la plume des paons

A l'air de surveiller d'étranges guets-apens

De kriss, d'yatagans, de tomawawks, d'épées

Qui semblent en vouloir aux nuques des poupées

Japonaises. — La harpe en vernis de Martin,

Le biniou de soie au reflet incertain,

La guitare en ivoire et la flûte en faïence

Dont le sous-entendu d'un orchestre s'agence,

Dans leurs ventres bombés, dans leurs étroits larynx

Gardent des lieds secrets, des sérénades-sphynx,

Et tout un arriéré de chansons virtuelles,

Que, — le temps révolu des Lias rituelles,

Ta venue et ta voix déliante, ô Rachel !

Feront rossignoler tout à coup, comme, au gel,

Succède le baiser frôleur des brises tièdes.

En lutte contre un singe et des grenouilles laides,

Ou faisant le coquet avec un éventail,

Le squelette d'ivoire, exquis épouvantail

Japonais, fait saillir sa vertèbre textile ;

Et le fin transparent des rideaux blonds distille

Une lueur si rousse et chaude, qu'on croirait

Que le sang du Baptiste enveloppe en un ret

Plus sanglant, l'atmosphère, à mesure, plus teinte,

Où l'iris simulé bleuit dans une eau feinte.