Transport
Written 1896-01-01 - 1896-01-01
Sous le ciel d'un bleu pâle, aux nuages d'ouate
Le train qui part, soufflant sa houle immédiate
De flocons ténébreux, ainsi qu'un grand feuillet
D'album, le paysage, en rêvant, s'effeuillait.
C'est un parc suburbain qui, d'abord, intercale
Ses verdures où vont, foule dominicale,
Des nomades bien mis, grisettes, calicots,
Que tirent de leurs trous les appâts musicaux
Quelconques, de tréteaux forains et de régates ;
Ou des sonneurs de trompe, allant, bruyants Achates,
Chercher, hors des remparts, quelques recoins perdus
Pour faire retentir leurs accents défendus.
Employés casaniers qu'au bout de la semaine
Leur libération éparpille et promène,
Poussiéreux, éblouis, bêtes, béats et las,
Parmi l'écœurement printanier des lilas ;
Cœurs plus épanouis, parce que c'est dimanche ;
Bras joyeux de sentir se poser sur leur manche
Une main aux doigts gris des absences du dé.
Et l'on part pour Chatou, Vincennes, Saint-Mandé.
Juifs-errants du congé, victimes de l'asphalte
Avides de reprendre à des marches sans halte
Tout ce que, de l'air pur, a volé l'établi
Que, jusqu'au lendemain, on peut mettre en oubli.
Le paysage fuit. On dirait que la pierre
Lutte avec l'arbre, On voit s'entr'ouvrir la paupière
Des enclos, des jardins, puis des champs et du parc ;
Ils succèdent aux quais, aux colonnes, à l'arc,
A la rue, aux pavés, aux murs, à l'édifice ;
Et la nature, enfin, rompt avec l'artifice.
Et la page, qui court plus vite, à chaque instant,
Alterne, tour à tour, dans son rythme inconstant,
Le rose du sainfoin et le bleu de la sauge,
La mare où l'iris luit, où le canard patauge ;
Et gradue, à nos yeux, par ces noviciats
Des faux ébéniers, des vrais acacias,
Par le passage lent des toits à la verdure,
Des contours estompés, après la ligne dure,
Par la chaîne des bois, des prés et des étangs,
Suite diatonique où chante le printemps,
Et qu'un panache gris, de fumée, accompagne,
L'initiation de la grande campagne.