Transport

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Sous le ciel d'un bleu pâle, aux nuages d'ouate

Le train qui part, soufflant sa houle immédiate

De flocons ténébreux, ainsi qu'un grand feuillet

D'album, le paysage, en rêvant, s'effeuillait.

C'est un parc suburbain qui, d'abord, intercale

Ses verdures où vont, foule dominicale,

Des nomades bien mis, grisettes, calicots,

Que tirent de leurs trous les appâts musicaux

Quelconques, de tréteaux forains et de régates ;

Ou des sonneurs de trompe, allant, bruyants Achates,

Chercher, hors des remparts, quelques recoins perdus

Pour faire retentir leurs accents défendus.

Employés casaniers qu'au bout de la semaine

Leur libération éparpille et promène,

Poussiéreux, éblouis, bêtes, béats et las,

Parmi l'écœurement printanier des lilas ;

Cœurs plus épanouis, parce que c'est dimanche ;

Bras joyeux de sentir se poser sur leur manche

Une main aux doigts gris des absences du dé.

Et l'on part pour Chatou, Vincennes, Saint-Mandé.

Juifs-errants du congé, victimes de l'asphalte

Avides de reprendre à des marches sans halte

Tout ce que, de l'air pur, a volé l'établi

Que, jusqu'au lendemain, on peut mettre en oubli.

Le paysage fuit. On dirait que la pierre

Lutte avec l'arbre, On voit s'entr'ouvrir la paupière

Des enclos, des jardins, puis des champs et du parc ;

Ils succèdent aux quais, aux colonnes, à l'arc,

A la rue, aux pavés, aux murs, à l'édifice ;

Et la nature, enfin, rompt avec l'artifice.

Et la page, qui court plus vite, à chaque instant,

Alterne, tour à tour, dans son rythme inconstant,

Le rose du sainfoin et le bleu de la sauge,

La mare où l'iris luit, où le canard patauge ;

Et gradue, à nos yeux, par ces noviciats

Des faux ébéniers, des vrais acacias,

Par le passage lent des toits à la verdure,

Des contours estompés, après la ligne dure,

Par la chaîne des bois, des prés et des étangs,

Suite diatonique où chante le printemps,

Et qu'un panache gris, de fumée, accompagne,

L'initiation de la grande campagne.