Travaillons

By Victor Laprade

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Mes enfants, il faut qu’on travaille !

Il faut tous, dans le droit chemin,

Faire un métier, vaille que vaille,

Ou de l’esprit ou de la main.

Nul ici-bas ne se repose.

Il n’est rien d’inerte et d’oisif,

Ni l’oiseau, ni même la rose,

Ni ce vieux front chauve et pensif.

La fleur travaille sur la branche ;

Le lis, dans toute sa splendeur,

Travaille à sa tunique blanche,

L’oranger à sa douce odeur.

Si la sève, oisive et sans force,

Dormait sans aider au soleil,

Comment, sur cette noire écorce,

Apparaîtrait un fruit vermeil !

Voyez cet oiseau qui voltige

Vers ces brebis, sur ces buissons…

N’a-t-il rien qu’un joyeux vertige ?

Ne songe-t-il qu’à ses chansons ?

Il songe aux petits qui vont naître

Et leur prépare un nid bien doux ;

Il travaille, il souffre peut-être,

Comme un père l’a fait pour vous.

Ce bon cheval qui vous ramène

Sur les sentiers grimpants des bois,

Croyez-vous qu’il n’ait point de peine

À vous porter quatre à la fois ?

Et pourtant c’est comme une fête

Lorsqu’il vous sent tous sur son dos ;

Les autres jours, la pauvre bête

Traîne de bien plus lourds fardeaux.

Entendez crier la charrue

Tout près de vous, là, dans ce champ ;

Voici l’attelage qui sue

Et qui fume au soleil couchant.

Ils y vont de toutes leurs forces,

Et de la tête et du poitrail,

Ces deux grands bœufs aux jambes torses.

Certes, c’est là du bon travail !

Là-bas, le chien court, saute, aboie

Et poursuit brebis et béliers…

Croyez-vous que c’est de la joie,

Qu’il folâtre sous les halliers ?

Il va, grondé, battu peut-être,

De l’un à l’autre en s’essoufflant ;

Il va, sur un signe du maître,

Rassembler le troupeau bêlant.

Mais qui bourdonne à mes oreilles ?

Regardez bien ! vous pourrez voir

Nos chères petites abeilles

Qui butinent dans le blé noir.

C’est pour vous que ces ouvrières

Travaillent de tous les côtés ;

Sur les jasmins, sur les bruyères,

Elles vont cueillir vos goûters.

En rentrant vous serez bien aises

De trouver votre couvert mis,

D’avoir encore, après les fraises,

Un miel brun sur votre pain bis.

Quand, pour mieux finir la journée,

Le soir, allumant un bon feu,

Près de la grande cheminée

Vous inventerez quelque jeu ;

Si, dans un coin, seul, en silence,

Penchant la tête et fermant l’œil,

Pendant que l’on rit, que l’on danse,

Je m’étends sur mon vieux fauteuil ;

À me voir sans parler ou lire,

Sans plus faire un geste, un effort,

Vous direz, avec un sourire :

Voilà le père qui s’endort.

Non, je ne dors pas, je voyage

Avec vous en maints lieux divers ;

Et, pour vous prêcher le courage,

Chers petits, je vous fais ces vers.

Ils ne vont pas tout d’une haleine,

Ils ne me tombent pas du ciel ;

Et ce n’est pas non plus sans peine.

Que les abeilles font leur miel.

Sachez qu’une belle pensée,

Qu’une image aux vives couleurs,

N’est pas cueillie ou ramassée

Comme un fruit ou comme une fleur.

Quand j’ai rencontré, d’aventure,

Un grand vers, des traits éclatants…

Dans mon âme et dans la nature,

C’est que j’avais fouillé longtemps.

Dieu seul a le travail facile.

L’univers est toujours dispos

Sous ses doigts, et toujours docile…

Et Dieu n’est jamais en repos.

À toute heure il ordonne, il crée

Un astre, un monde, un cœur béni ;

Il étend son œuvre sacrée,

Sans fin, dans l’espace infini.

Et nous, qu’il fit à son image,

Armés de l’esprit créateur,

Nous avons tous un noble ouvrage,

Un monde à faire en notre cœur.

Nous pouvons agrandir la vie,

L’emplir de lumière et d’amour,

Rien qu’en travaillant, purs d’envie,

À notre pain de chaque jour.

Il n’est point de peine perdue

Et point d’inutile devoir ;

La récompense nous est due,

Si nous savons bien la vouloir.

Le moindre effort l’accroît sans cesse,

Surtout s’il a fallu souffrir.

Travaillez donc, et sans faiblesse.

Ne plus travailler, c’est mourir.