Triolets des belles mortes

By Albert Mérat

Written 1900-01-01 - 1900-01-01

Elles fleurissaient de mon temps

Et c'étaient les belles des belles,

Voici plus de quelques instants ;

Elles fleurissaient de mon temps.

Leur grâce, honneur de mes vingt ans,

Ne connut pas de cœurs rebelles.

Elles fleurissaient de mon temps

Et c'étaient les belles des belles.

La mort, épargnant la beauté,

A pris beaucoup de ces chéries ;

Comme on fauche les fleurs d'été

La mort épargne la beauté.

Trop, hélas ! n'ont pas hésité :

Plutôt éteintes que flétries !

La mort épargnant la beauté,

A pris beaucoup de ces chéries.

Eurent-elles tort, celles-là

Qui nous firent beaucoup de peine ?

L'oiseau qu'on aime s'envola.

Eurent-elles tort, celles-là ?

Mineur de la sonate en la,

Mélancolique cantilène !

Eurent-elles tort, celles-la

Qui nous firent beaucoup de peine ?

Mourir, durer, lequel vaut mieux ?

Partir par un coup de folie,

Dans sa gloire fermer les yeux ?

Mourir, durer, lequel vaut mieux ?

Sans l'horreur des derniers adieux,

Avec des fleurs comme Ophélie !

Mourir, durer, lequel vaut mieux ?

Partir par un coup de folie !

Avec la fraise de son sein,

Avec la rose de sa bouche

Qui souffle un souffle pur et sain ?

Avec la fraise de son sein ?

Pour rien, sans un autre dessein

Que d'éviter l'âge farouche.

Avec la fraise de son sein,

Avec la rose de sa bouche.

Car le temps est vil et cruel :

Il maltraite, blesse, estropie

La jeunesse qui vaut le ciel.

Car le temps est vil et cruel.

Aux beaux cheveux d'ambre et de miel

Il mêle un jour sa neige impie.

Car le temps est vil et cruel :

Il maltraite, blesse, estropie.

Offensant ce qui nous est cher,

Il ose un jour tracer des rides

Sur la merveille de la chair,

Offensant ce qui nous est cher.

Il flétrit le sourire clair

De ses froides lèvres arides.

Offensant ce qui nous est cher,

Il ose un jour tracer des rides.

Que seraient-elles aujourd'hui

Les belles qui tenaient nos âmes

Quand leurs regards nous avaient lui ?

Que seraient-elles aujourd'hui ?

Vivre encore leur aurait nui,

Mortes charmantes, pauvres femmes !

Que seraient-elles aujourd'hui

Les belles qui tenaient nos âmes ?