Tristesse de la Vierge

By Gabriel Vicaire

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Relevant de sa main blanche

Ses cheveux couleur de miel,

La Vierge un instant se penche

Au balcon doré du ciel.

Elle regarde le monde

Qui s’éveille à l’Orient,

Les étoiles dont la ronde

Passe, passe en tournoyant.

Aucun bruit dans l’étendue

À peine le cri lointain

D’une alouette éperdue,

Appelant le gai matin.

Et cette voix qui s’élance

Vers l’azur et les clartés,

Se fond dans le grand silence

Des espaces enchantés.

La Vierge écoute. Elle rêve,

Seulette au balcon des cieux.

Doucement le jour se lève,

Illuminant ses doux yeux.

Tout semé de rayons roses,

Le ciel s’éclaire, et soudain

La terre, au milieu des roses,

Apparaît comme un jardin.

Avec sa verte ceinture

De forêts au front changeant,

Elle semble, à l’aventure,

Voguer sur un lac d’argent.

Qu’elle est charmante et fleurie,

Sa face au-dessus des eaux !

Que d’allégresse attendrie

Dans le chant de ses oiseaux !

La vierge rêve. Elle admire

La parure des prés verts ;

En ses yeux divins se mire

La fraîcheur de l’univers.

Son âme s’est envolée,

Légère comme autrefois,

Vers l’heureuse Galilée

Où l’eau chante dans les bois.

Elle a connu cette aurore,

Quand elle était parmi nous ;

Elle croit sentir encore

Son enfant sur ses genoux.

À quoi bon le chœur des anges,

Le Paradis et sa cour,

Puisque Jésus dans ses langes

Lui sourit avec amour !

Délicate fleur du songe,

Que ton éclat dure peu !

Était-ce donc un mensonge,

Cette paix du grand ciel bleu ?

Sur le riant paysage

Une ombre noire a passé ;

L’homme a montré son visage,

La vie a recommencé.

La vierge qui s’inquiète

Se penche, et son cœur aimant

Entend la plainte que jette

Le monde éternellement.

Dieu, là-bas, tant de souffrance

Et qui fait si peu de bruit !

Que d’êtres sans espérance

Ont pleuré toute la nuit !

C’est grand’pitié. Notre Dame

Soupire en joignant les mains,

Comme au temps où, pauvre femme,

Elle errait par les chemins.

Elle se voit quasi morte

De lassitude et d’effroi ;

Chacun lui ferme sa porte ;

Son petit Jésus a froid.

Son enfant, tout son courage,

Ah ! comment le protéger !

Les bourreaux sont à l’ouvrage,

On va venir l’égorger.

Et celle dont la parole

Éblouit le firmament,

Sur la terre, hélas ! si folle,

Pleure, pleure amèrement.