Tristesse des bœufs

By Maurice Rollinat

Written 1899-01-01 - 1899-01-01

Voilà ce que me dit en reniflant sa prise

Le bon vieux laboureur, guêtré de toile grise.

Assis sur un des bras de sa charrue, ayant

Le visage en regard du soleil rougeoyant :

« Ces pauv' bêt' d'animaux n'comprenn' pas q' la parole.

T'nez ! j'avais deux bœufs noirs !… Pour labourer un champ

C'était pas d' leur causer ; non ! leur fallait du chant

Qui s' mêle au souffl' de l'air, aux cris d' l'oiseau qui vole !

Alors, creusant l' sillon entr' buissons, chên's et viornes,

Vous les voyiez filer, ben lent'ment, dans ceux fonds,

Tels que deux gros lumas, l'un cont' l'aut', qui s'en vont

Ayant tiré d' leu têt' tout' la longueur des cornes.

L' sillon fini, faisant leur demi-rond d'eux-mêmes,

I's en r'commençaient un auprès, juste à l'endroit :

J'avais qu'à l'ver l'soc qui, rentré doux, r'glissait droit…

Ainsi, toujours pareil, du p'tit jour au soir blême.

C'était du bel ouvrage aussi m'suré q' leur pas,

Q' ça soit pour le froment, pour l'avoin', pour le seigle,

Tous ces sillons étaient jumeaux, droits comme un' règle,

Et l'écart entr' chacun comm' pris par un compas.

Par exempl', fallait pas, dam' ! q' la chanson les quitte !

À preuv' que quand, des fois, j' la laissais pour prend' vent,

I' s'arrêtaient d'un coup, r'tournaient l' mufle en bavant,

Et beurmaient tous les deux pour en d'mander la suite.

Mais, c'est pas tout encor, dans l'air de la chanson

I v'laient d'la mêm' tristesse ayant toujou l' mêm' son,

À cell' du vent et d' l'arb' toujou ben accordée.

Mais d' la gaieté ? jamais i' n'en voulur' un brin !

Ça tombait ben pour moi qui chantais mon chagrin.

Ya donc des animaux qu'ont du choix dans l'idée

Et qu'ont l' naturel trist' puisque, jamais joyeux,

Dans la couleur des bruits c'est l'noir qu'i's aim' le mieux. »