Troisième veille

By René-François Sully Prudhomme

Written 1878-01-01 - 1878-01-01

Justice, mes regards ne t'ont pu découvrir

Chez les vivants distincts de figure et d'essence.

Chez ceux de même forme et de même naissance,

Dans notre espèce, au moins, te verrai-je fleurir ?

Je vois bien, parmi nous, des frères se chérir,

Les amis séparés que fait pleurer l'absence,

De pudiques beautés qu'un amour pur encense,

Des mères par tendresse heureuses de souffrir.

Je sais que ces penchants, seuls dompteurs de nos pères,

Ont changé, par l'amour, en foyers les repaires,

En cités, par le droit, les foyers respectés ;

Mais je tremble qu'en nous ces antiques mobiles

Ne soient à notre insu d'égoïsme infectés,

Sur leur humble origine à nous tromper habiles.

Poète, que rendent jaloux

L'amour constant des tourterelles,

Devant nos sanglantes querelles

La paix qui dure entre les loups,

Le sûr voyage des cigognes

Qui n'ont pour guide que le ciel,

Devant nos pénibles besognes

L'œuvre exquise d'où sort le miel !

S'il est vrai que Dieu se devine

Dans ces instincts fiers ou touchants,

Diras-tu qu'elle est moins divine

La source des humains penchants ?

Reconnais-y la providence

Plus sage que ta volonté.

Certes, à défaut de bonté,

La nature a de la prudence !

Elle a su conformer les vouloirs à ses plans

Par un ressort profond qui les meut à sa guise ;

L'appétit seul qu'un nom plus ou moins beau déguise

Règle de tous les cœurs les vœux et les élans.

L'élite des mortels croit, depuis deux mille ans,

Cueillir les divins fruits d'une morale exquise ;

Mais sa foi, c'est, au fond, l'appétit qui s'aiguise,

Courant aux palmes d'or comme jadis aux glands.

La nature n'a pas, quand une espèce est née,

Confié son salut, remis sa destinée

À des gardiens d'un zèle arbitraire et gratuit ;

Non ! L'œuvre utile à tous est à chacun prescrite

Par les propres besoins de son cœur, que séduit

Un illusoire appât d'ivresse ou de mérite.

Ainsi, pas de noble action !

Il n'en est pas de méritoire !

Vertu ! Sacrifice ! à t'en croire,

Tout cela n'est qu'illusion !

Comment, sans s'indigner, t'entendre ?

Le doute règne, la foi dort,

Socrate est mort, le Christ est mort,

Ils ne peuvent plus se défendre.

Mais nous que leur exemple a faits,

Nous, disciples de leur supplice,

Souffrirons-nous qu'on avilisse

La sainteté de leurs bienfaits ?

Ô monstre, jusque chez les bêtes

Le dernier des cœurs te dément !

Viens sonder les cœurs froidement

Si tu ne crains pas mes enquêtes.

La nature, implacable, aux rigueurs de ses lois

Abandonne l'obscur et faible satellite,

Et dans la grande lice où tout être milite,

Parmi les combattants, ne sauve que les rois.

Mais il est nécessaire au progrès de ses choix

Que sa fécondité jamais ne périclite,

Qu'une autre multitude enfante une autre élite

Où l'espèce survive et s'élève à la fois.

Tout doit donc pulluler. Aussi combien elle use,

Pour remplacer les morts, de génie et de ruse !

Mille instincts y pourvoient, sublimes s'il le faut !

Bien qu'au salut commun l'espèce l'asservisse,

L'égoïsme pourtant n'est pas mis en défaut :

C'est l'intérêt du cœur qui pousse au sacrifice.

Peux-tu nier le grand duel

Entre l'agréable et l'honnête,

Qui depuis Hercule, ô poète,

Est si clair, étant si cruel !

Ah ! Toi-même, quand pour bien faire

Ta volonté combat tes vœux,

Tu sens ce que ton goût préfère,

Et c'est l'opposé que tu veux.

Laisse-toi croire qu'il existe

Dans le devoir un noble amour,

Plus fort que l'amour égoïste,

Un dévoûment sans nul retour !

Souffre que cette foi profonde

Te console de t'immoler !

C'est pour m'instruire que je sonde,

Et non pas pour me consoler.

L'égoïsme est aveugle entre espèces : chacune,

Viable sur la terre à force d'avoir nui,

De ses derniers vaincus se repaît aujourd'hui,

Sans que nulle pitié, nul remords l'importune.

L'égoïsme entre égaux veille à la paix commune :

L'être le plus féroce épargne alors autrui,

Parce qu'il reconnaît sa propre vie en lui,

Et fait sur lui l'essai de sa propre fortune.

Le fraternel instinct n'est donc pas généreux :

Les loups sans hésiter se mangeraient entre eux,

S'il n'importait à tous que leur chair fût sacrée ;

Mais l'espèce, attentive en chaque individu,

Persuade au loup même, à qui la chair agrée,

Que celle du loup seul est un mets défendu.

La fin commune pressentie,

Le lien du sang deviné,

C'est déjà de la sympathie !

Où le sang parle, un cœur est né !

Un cœur bat où la moindre fibre

Aux appels d'une autre répond ;

Du tumulte immense où tout vibre

Se dégage un concert profond !

Le conflit des êtres ressemble

Au prélude où chaque instrument

S'essaie, hésite, et pour l'ensemble

Cherche le ton séparément ;

J'en entends plus d'un qui s'accorde

À ce ton divin qu'il cherchait !

Je ne vois pas lever l'archet,

J'entends partout grincer la corde.

L'amour avec la mort a fait un pacte tel

Que la fin de l'espèce est par lui conjurée.

Meurent donc les vivants ! La vie est assurée :

L'amour dresse, au milieu du charnier, son autel !

Tous lui font un suprême et souriant appel ;

Comme, avant de servir aux tigres de curée,

Tous les gladiateurs saluaient la durée

Et la gloire du peuple, en son maître immortel.

Amour, qui, façonnant ta victime à sa tâche,

La rends brutale et souple, aventureuse et lâche,

Pour abattre ou tourner la barrière à tes vœux,

Amour, ne ris-tu pas des roucoulants aveux

Que depuis tant d'avrils la puberté rabâche,

Pour en venir toujours (triste après) où tu veux ?

Les roucoulements des colombes,

Les serments des cœurs amoureux,

Ne remplissent jamais les tombes

Avant d'avoir fait des heureux.

Les yeux ardents devenus graves,

C'est le désir évanoui

Qui remercie en pleurs suaves

Le bonheur dont il a joui.

Souviens-toi de la bien-aimée :

Elle a souri ! Tout peut finir,

Ton âme en demeure charmée

Pour un éternel avenir !

Dans ton impure calomnie

Souviens-toi de ses yeux baissés.

Hâte donc plutôt l'agonie

Des souvenirs qu'ils m'ont laissés !

Dans l'œil indifférent des vierges, ô nature !

Tu fis bien d'allumer un céleste flambeau :

Si fort que soit l'attrait d'un corps novice et beau,

C'est grâce à l'idéal que l'humanité dure.

Le dégoût de peupler une terre aussi dure

Eût peut-être aboli ce frêle et fier troupeau,

Si d'un vain paradis quelque vague lambeau

N'eût flotté pour le cœur plus haut que leur ceinture.

Le soir, quand l'idéal, complice de tes fins,

Sous le nom de pudeur leur fait des yeux divins

Dont les longs cils penchés ont un attrait de voiles.

Leur regard, fourvoyé par l'ennui vers le ciel,

Paraît, en se baissant, nous offrir des étoiles ;

Et nous nous approchons ! Voilà l'essentiel.

Si la pudeur même est suspecte

À ton scepticisme brutal,

Ah ! Que du moins il y respecte

La foi du cœur dans l'idéal !

Quelle est donc l'infâme querelle

Qu'au nom du sang tu chercheras

À la grâce surnaturelle

De la Vénus qui plaît sans bras ?

Est-ce donc l'espoir d'une étreinte

Qui nous touche en ce marbre dur ?

La pierre d'idéal empreinte

Est la chaste sœur de l'azur !

N'épargneras-tu point ta bave

À la candeur de la beauté ?

Je sens sa chaîne à mon côté,

Mais mon front n'est pas son esclave.

Charmeuse du vouloir et fléau de l'honneur,

Il n'est pas de remords que la beauté n'endorme :

Quel saint n'a fait un jour le sacrifice énorme

D'un paradis futur à son joug suborneur ?

Qu'aveugle à son mirage un tiède raisonneur,

Pour savoir ce qu'elle est, chez Platon s'en informe !

Elle est, pour qui la voit, l'irrésistible forme

Qui se rend préférable à tout, même au bonheur.

C'est que l'intégrité du moule de la race

Est confiée au choix que la beauté vous trace,

Amants qu'elle apparie et force à se choisir !

Et chez les bêtes même, un sens de la figure,

Où l'œil révèle au sang sa préférence obscure,

Assortit les époux qu'accouple le désir.

Ne vois-tu partout qu'égoïsme

Transformé selon les destins ?

Ah ! Salue au moins l'héroïsme

Dans le plus sacré des instincts !

En hiver, quelle atroce louve

Malgré les fourches, les couteaux

Et les chiens des bergers, ne trouve

De quoi nourrir ses louveteaux ?

Quelle tigresse ne s'affame

Pour ses petits, quand ils ont faim ?

Et que n'ose risquer la femme,

Quand ses enfants n'ont plus de pain ?

Ah ! La tendresse maternelle

Atteste un cœur dans l'infini !

Il fallait bien tenir uni

Le fruit du ventre à la mamelle.

Avant les animaux, quand régnait la forêt,

Seule à têter le sein de la terre en gésine,

La nourriture, humeur abondante et voisine,

Où tombait la semence, au rejeton s'offrait.

L'air s'épure, et la chair libre et pauvre apparaît,

Forcément chasseresse, étant fleur sans racine ;

Mais la progéniture, avant qu'elle assassine,

Doit, trop faible d'abord, trouver du sang tout prêt.

Il faut que la femelle avec son sang l'élève ;

Nourrice, elle est encore une tige, où la sève

Monte au fruit suspendu, mais déjà détaché.

Ce fruit, le sien, le seul aimé, c'est elle-même,

C'est l'extrait de son être à ses flancs arraché :

La nature est habile et sait bien ce qu'on aime.

Écoute, écoute retentir

Les cris d'héroïque tendresse,

Comme un reproche à ton adresse

Amassés pour te démentir,

Tous les cris poussés par les mères,

Depuis l'enfantement d'Abel

Jusqu'aux grandes douleurs dernières

D'où naîtra le dernier mortel !

Quelle grandeur n'as-tu flétrie ?

Mais, sans nier toute vertu,

Par quel doute aviliras-tu

Le saint amour de la patrie ?

Sauverai-je ce dévoûment

De tes subtilités maudites ?

Je les crains : oublie en dormant

La réponse que tu médites.