Trottinette

By Henri Beauclair

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Elle trotte, voyez, le long des boulevards,

Sa robe chiffonnée a des froufrous bavards.

Elle s'arrête aux devantures,

Donnant quelques regards aux bijoux, aux chapeaux,

Elle est de celles qui cheminent, sans repos,

A la recherche d'aventures.

Oh ! quand son œil vous fixe, on est vite perdu !

Pour résister, il faut avoir de la vertu

Ou le vide en son escarcelle ;

L'œil de Donato fait le contraire du sien,

Elle réveillerait un académicien !

Gare à celui qu'elle harcèle !

Certes, le vieux Lévy, banquier juif du Marais,

La rencontrant le soir quand il prenait le frais,

A fait souvent le malhonnête.

Bien vite, il oubliait sa folie ? Hélas ! non.

Car il a fait ce rêve extravagant, sans nom,

Avoir le cœur de Trottinette !

Oui, ce juif, pour avoir, à lui, ce cœur, oh ! tel

Est son désir, il eût donné petit hôtel,

Chevaux, voitures, écuries,

Et laquais, et cochers, et grooms, et caetera,

Avant-scène aux Français et loge à l'Opéra,

Et des coffrets de pierreries !

Il eût donné les clefs de tous ses coffres-forts.

Et si, touchée enfin par de pareils efforts,

Trottinette avait dit : Espère !

S'il l'eût fallu, devant l'univers étonné,

Oh ! pour avoir ce cœur, il eût vendu, donné,

Le prépuce de son grand'père !

Ce n'est point un banquier, c'est un mec à l'œil noir

Qui tient ce cœur, et s'est fait payer pour l'avoir,

Car il sait le prix des conquêtes !

Un mec est un gaillard qui n'a rien des chapons,

Au visage encadré d'une casquette à ponts,

Et de soyeuses rouflaquettes !